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Full text of "Les poètes de la guerre : recueil de poésies parues depuis le l aout 1914"

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PAGES D'HISTOIRE - 1914-1915 



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es Poètes 

! de la Guerre 



RECXTEIL IDE DPOESIES 



parues depuis le I^' août 1914 



Préface en vers de HUGUES DELORME 



JEAN AICARD— MAURICE ALLOU — EMILE BERGERAT — RENÉ BERTON - ALBERT DU BOIS 
DOMINIQUE BONNAUD — THÉODORE BOTREL — MAURICE BGUGHOR — LUCIEN BOYER 
CAMI — E. COUTEAU — HUGUES DELORME — GEORGES DOCQUOIS — AUGUSTE DORCHAIN 
FRANÇOIS FABIÉ — RENÉ FAUCHOIS — PAUL FERRIER— PAUL FORT — PIERRE FRONOAIE 
FÉLIX GALIPAUX— EMILE HINZELIN — CHARLES-HENRY HIRSCH — EUGENE LEMERCIER 
MAURICE LEVAILLANT — STEPHEN LIÉGEARD — MAURICE MAGRE — GEORGES MAITRE 
L. MARSOLLEAU — ARMAND MASSON — URBAIN MO —COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES 
JACQUES NORMAND — ROBERT OUDOT — RAOUL PONCHON — JEAN RAMEAU — RIP 
J. REDELSPERGER — EDMOND ROSTAND — H. SIRET— G. TROUILLOT— MIGUEL ZAMACOÏS 



DIXIEME MILLE 



Librairie Militaire Berger-Levrault 



PARIS 

RUE DES BEAUX-ARTS, 5-'] 



NANCY 

RUE DES GLACIS, l8 



41 



Prix : 75 centimes. 



LIBRAIRIE MILITAIRE BERGER-LEVRAULT 

PARTS, 5-7, rue des Beaux-Arts — rue des Glacis, 18, NANCY 

PAGES D'HISTOIRE- 1914-1915 

PLAN GÉNÉRAL 

1" Série. — L'Explosion vue de la frontière de l'Est (28 juillet — 
5 août). 5 volumes : a) Le Guel-Apens. — b) La Tension diplomatique. — 
c) En Mobilisation. — d) La Journée du 4 août. — e) En Guerre. 

2' Série. — Les Pourparlers diplomatiques. 
Cinq volumes parus : à) Livre bleu anglais. — b) Livre gris belge. — 
c) Livre orange i-usse. — d) Livre bleu serbe. — e) Livre blanc allemand. 

3« Série. — Les Communiqués officiels. Suite chronologique des dépêches 
du Gouvernement français. 8 volumes parus (du 5 août au 28 février 1915.) 

4' Série. — Atlas-Index de tous les théâtres de la Guerre. 
à) Campagnes de France et de Belgique (34 cartes au 1 /^ooooo' , en 4 cou- 
leurs ; nidex alphabétique). 
En préparation : b) Campagnes des Vosges, d'Alsace, de Lorraine, de l'Al- 
lemagne de l'Ouest. — c) Front Est: Prusse Orientale, Galicie, Pologne, 
Hongrie. — d) Front Sud : Serbie, Bosnie-Herzégovine, etc. 

5« Série. — Les Mises à l'Ordre du Jour : Citations, Promotions, Légion 
d'honneur. Médaille militaire. 9 volumes parus (du 8 août au i*' décembre). 

6« Série. — Pangermanisme. 
a 1) La Folie tdlemande, par Paul Verrier, professeur à la Sorbonne. -— 
a 2) La Haine allemande, par Paul Verrier. — b) Paroles allemandes. Ex- 
traits d'auteurs et de discours allemands ; traductions de carnets de guerre 
d'ofliciers et de soldais. — c) Peints par eux-mêmes (traduction d'ouvrages 
et de documents inédits pangermanistes). 

7' Série. — L'Indignation du monde civilisé. 
«) La Séance historique de l'institut de France. — b) L'Allemagne et la 
Guerre, par Emile Boutroux, de l'Académie Fran^^aise. — c) La Journée 
du 22 décembre. — d) Happort ofliciel de la Commission instituée en vue 
de constater les actes commis par rennemi en violation du droit des gens 
en France. — e) Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique. — 
/) Protestation des académies et des sociétés savantes. — </) La Protesta- 
tion des grands hommes de l'étranger ; savants, artistes, philosophes, etc. 
— /;) Paroles françaises. — i) Paroles de Belgique. — j) Paroles d'Alsace 
et de Lorraine. — k) Paroles de neutres. — /) Ordres du jour des sociétés 
savantes et artistiques. 

8<- Série. — La Guerre et la Presse mondiale. 
a) Extraits du liuUctin des Armées de ta liépiiblique (4 volumes parus). — 
b) Voix américaines (2 volumes). — c) Les Poètes de la guerre. — d) Ar- 
ticles choisis dans les grands quotidiens de Paris. — e) Pi-esse de pro- 
vince. — /) Presse des pays alliés. — g) Presse des pays neutres. — 
h) Presse des pays ennemis. — /) Les meilleures Caricatures et les 
meilleures Chansons. 

9' Série. — Pendant la Guerre. 
a) Les Allemands en Belgique (Louvuin-.^erschot), par L.-H. Grondws. — 
b) La V ie à Paris. — c) La Vie en Province. — rf)La Vie à l'Étranger. Etc. 

10' Série. — Les Opérations militaires. 
Chronologie de la guerre (^t judlel-.'{i décembre 1914). — Le Front, cartes 
(les lignes d'opérations du n-i août au 3i décembre. — Nos alliés, par 
AI. De.sis. (4 volumes.) — La Campagne de nji^.par Chami'.\ubert. — Les 
Français en Alsace. — Les Français en Belgique. — La Betraite stra- 
tégique. — Le Grand Couronné de Nancy. — La Bataille de la Marne. — 
La (Jampagne des Vosges. — Bataille de ]'.\isne. — Combats dans l'Ar- 
qonne et dans la Woévre. — Bataille du Nord. Etc., etc. 

Il' Série. — Les Armements. 
à) Le Canon de 75, par Th. Schlœsing fils. — b) Ap])lication de la physique 
a la guerre, par Jl. Violle. 



UCSB LIBRARY 



Les Poètes de la Guern 



41. POÈTES 



n a été tiré de ce volume cinquante-cinq exemplaires 
numérotés à la presse, dont : 

5 sur papier du Japon (N°^ i à 3); 
5o sur papier de Hollande (N°^ 6 à 55). 



PAGES D'HISTOIRE — 1914-1915 



Les Poètes 



de la Guerre 



RECUEIL DE POESIES 

PARUES DEPUIS LE l^"" AOUT I914 



Préface en vers de Hugues DELORME 




Librairie Militaire Berger- Le vrault 



PARIS 

RUE DES BEAUX- ARTS, 5-7 



NANCY 

RUE DES GLACIS, 18 



igiS 



Toux droits âe reproduction, de traduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays. 



Guerre et Poésie 



Vers inédits en manière de Préface 



Lorsqu'il exalte V allégresse 
Que tu puisais loin des combats, 
Ton calme lyrisme — Lucrèce — 
Révèle un cœur cynique et bas : 
joie égoïste et sauvage 
De contempler sur le rivage, 
Léger d'angoisse et de remords, 
La bataille aux hasards sans nombre . 
Puis de dormir quand la nuit sombre 
Etend son linceul sur les morts!... 

C'était le langage d'un traître, 
Et, lorsque tu te suicidas. 
Ton cœur eût souhaité peut-être 
La mort auguste des soldats... 
Quoi qu'il en soit, fils d'Epicure, 
Ton vers malencontreux procure 
La joie à quelques gens de bien 
De proclamer avec délire 
Qu'un sublime porteur de lyre 
Souvent est mauvais citoyen... 



PRÉFACE 

Sot blasphème, ignoble hérésie 
De Béotiens aux abois 
Oui pour tuer la Poésie 
Font en vain flèche de tout -bois... 
Or, poussant plus loin V imposture, 
Maint cancre haineux s'aventure 
Jusqu'à dire : — « Quand du canon 
La sourde voix trouble la terre, 
Le faiseur de vers doit se taire!... » 
.-1 celui-là je réponds : — Non ! 

Non : que le doute Jious opprime. 
Que l'extase brille en nos yeux, 
Avec le rythme, avec la rime 
Ce qu'on veut dire, on le dit mieux! 
Redoublant de force et de charme. 
Le mot devient alors une arme 
Contre les méchants et les sots. 
Et, pour les batailles superbes, 
Assembler des strophes en gerbes, 
C'est encor former les faisceaux !.. . 

Et c'est pour cela — douce France — 
Que, nombreux, tes fis chaque jour 
Disent ta gloire et ta souffrance, 
D'un cœur tout débordant d'amour. 
Hymne, Chanson et Mélopée 
De ta formidable épopée 



Célèbrent les exploits divers. 
Pour les vainqueurs et les victimes, 
A Vombre des lauriers ultimes 
Germe la semence des vers. 

Les jeunes qui dans la tranchée 
Crayonnent des refrains plaisants. 
Les plus vieux qui, tête penchée. 
Maudissent le fardeau des ans. 
Tous, avec une foi superbe, 
Exaltent la splendeur du verbe. 
Nés des Latins et des Gaulois, 
Ils savent qu'il faut qu'un poète 
Ainsi qu'un guerrier se soumette 
— Rude Discipline — à tes lois ! 

Comme l'esprit, quoi que l'on pense, 
N'est pas toujours dupe du cœur, 
La blague s'offre en récompense 
Du peuple héroïque et moqueur. 
Chacun, même aux heures de fièvres. 
Telle une fleur au coin des lèvres, 
Se plaît à l'arborer soudain ; 
Et la souriante ironie 
Prouve sa puissance infinie 
Par le sarcasme ou le dédain... 

Parfois la Muse, révoltée 

Du plus grand des crimes humains. 



PREFACE 

Laisse la lyre de Tyrtée, 
Erre par les sanglants chemins. 
Elle, la déesse sereine. 
Mêle aux râles ses cris de haine. 
Et sur les forçats allemands. 
Servant la vengeance publique, 
Sa main justicière applique 
Le fer rouge des Châtiments !.. 



Vers d'espoir, de deuil, de révolte, 
Toujours sincères et touchants. 
Nous en avons fait la récolte 
Glanant parmi de vastes champs. 
C'est l'âme du pays qui vibre, 
Forte quand même, et toujours libre. 
Même en les plus humbles essais, 
La terre entre toutes choisie 
Pour l'éternelle Poésie 
Etant notre vieux sol français /... 

Hugues DELORME. 



15 février 1915. 



JEAN AICARD 



Le Pape et les Empereurs 

SUR LA MORT DE S. S. LE PaPE PIE X 

A cette heure où la Mort a seule la parole, 
Tout prend une grandeur suprême de symbole. 

Le doux représentant du Christ a supplié 

Deux empereurs d'avoir l'univers en pitié, 

De ne pas reclouer sur le bois d'infamie 

Et de ne pas percer de leur lance ennemie 

L'Humanité que Dieu place au-dessus des rois. 

Et d'épargner la Mère appuyée à la Croix. 

Mais des deux empereurs, sourds aux pitiés du Pape, 

L'un dit à l'autre : « Prends les clous, le marteau ; frappe ! 

Mets l'Homme en croix. » 

François-Joseph, obéissant, 
Dit : « C'est fait ! » 

Aussitôt, l'autre empereur de sang, 
Guillaume, a pris la lance, et, dans la chair auguste, 
Déchiquetée, il a navré l'esprit du Juste. 
Alors, un cri courut : « Lamma Sabacthani ! » 
Avec un grand frisson, dans l'espace infini, 
Et, comme pour montrer, par un signe sublime. 
Qu'ils ont connu le nom sacré de la victime. 
Lorsque les deux bourreaux ont frappé sans remord. 
Le doux représentant du Christ sur terre — est mort. 

Jean Aicard. 

{Le Gaulois, 9 septembre 1914.) 



MAURICE ALLOU 



Nos Alliés les Anglais 



Ils l'ont dit franchement : ils ignoraient la France... 
Et nous connaissions mal leur farouche gai té. 
Ils vantaient notre esprit, jamais notre endurance, 
Et nous disions : Ils sont d'un pays sans clarté ! 

Mais voici qu'en luttant, côte à côte, sans trêve, 
Le meilleur de nos cœurs soudain s'est révélé. 
Ils savent quel élan aux grands jours nous soulève, 
Nous découvrons le ciel par leur brume voilé. 

C'est l'âme d'un Kipling et sa rudesse ardente, 

Sa poésie aussi, sereine et palpitante. 

Qui brillent dans les yeux de leurs libres soldats. 

Et sous le clair regard d'un héros qui s'éveille. 
Tu comprends, peuple fier qui jamais ne cédas. 
Que la France a les fils qu'avait rêvés Corneille ! 

Maurice Allou. 

(Le Figaro.) 



MAURICE ALLOU 



Un Général 



Parmi ses officiers, il va, revient, s'arrête, 
Dicte un ordre précis tout en se promenant. 
Un homme entre, hagard... Sa voix sourde halète : 
« Mon général, mon général... Le lieutenant!... » 

« Quel lieutenant?... Mon fils?... » — « Tout à l'heure... 

[une balle... » 
Et le chef a compris. Son front s'est incliné. 
La lèvre qu'on devine est à peine plus pâle. 
Mais le corps est de marbre et n'a pas frissonné. 

Le père cependant, en un éclair rapide, 
A revu son enfant tel qu'il était parti ; 
Il voit la mère en pleurs... il le revoit petit. 

Mais des vaillants sont là sous son regard humide. 

Et fier, se redressant, prêt à croiser leurs yeux. 

Ce soldat n'a qu'un mot : « Continuons, Messieurs ! » 

Maurice Allou. 



iîj EMILE BERGERAT 



Jusqu'au bout ! 



A CEUX DU MANIFESTE 



I 



Or sus, docteurs, si c'est une « guerre de races » 

Inutile d'en discourir; 
On ne se combat pas à coups de paperasses ; 

A l'une ou l'autre de mourir. 
C'est dit, nous l'acceptons, le cartel de la haine; 

On ira, gens du Zollverein, 
— Le trope est du « Prussien libéré » Henri Heine — 

Tirer la barbe au père Rhin. 
A qui restera-t-elle .î' On verra. La querelle 

Ne date pas que d'Attila ; 
C'est celle, déjà vieille au temps de Marc-Aurèle, 

De l'Olympe et du Walhalla, 
Latins contre Germains. Plantons l'épée en terre 

Et chantons chacun nos paeans. 
Mais, tenez, cette ibis, sans Vierge de Nanterre' 

Et sans Pucelle d'Orléans, 
Seuls à seuls. Oui, que Dieu nous laisse le champ libre 

En juge im})artial et droit ; 
Nous ne te demandons. Seigneur, que l'équilibre 

Entre leur Force et notre Droit: 



EMILE BERGERAT l3 



Car il est « kultural » qu'en semblable matière 

Le Verbe cède à l'Action, 
Et le temps est venu de fixer la frontière 

De la Civilisation. 



II 



Mais écoutez. — Le sang nous montât-il au ventre, 

Puisque le monstre est à Berlin 
C'est là que nous irons l'abattre dans son antre, 

Comme Hercule avec son merliu. 
Tarasque, il appartient à l'époque confuse 

Des zoologiques erreurs ; 
Lacépède le nie et Barnum le refuse 

Même parmi les « empereurs ». 
Monstre, mais plus bamboche encore, cet absurde 

Allié de ses ennemis. 
Oui réveille le Turc et déchaîne le Kurde, 

Lui, giaour, sur les roumis. 
Rompt lui-même la digue à l'avalanche slave 

Et croit, rêve aux réveils amers. 
Barrer à ces tritons dont Neptune est l'esclave 

La voie et l'empire des mers ; 
Oui, réduisant sa horde immense au clan borusse, 

Fait, et cela dés aujourd'hui. 
De la Grande Allemagne une petite Prusse 

Et crève son trône sous lui. 
Théraméne, pends-toi ! Les flots dont il émane 

Lui dessinent, dans les embruns, 
La Sainte-Hélène due au napoléomane 

Hurluberlu Deux, khan des Huns, 



l4 KMIJ.E BERGERAT 



III 



Ardélions, à vous. — L'iieure serait indue 

D'imaginer, pédants en us, 
Oue la Flandre reprise et l'Alsace rendue 

Cloront le temple de Janus. 
Lorsque vous dévalez de votre terre ingrate, 

Bons bergers d'un peuple rural, 
Vous ne marchez qu'avec la lampe d'Erostrate 

Pour usage architectural. 
Vous pangermanisez aussi les cathédrales ; 

Vous réalisez dans Arras, 
Ypres et Reims le plan des cités sépulcrales 

Dont Palmyre est le type, — à ras ; 
L'art gothique n'est pas pour Goths. La connaissance 

Teutonne a rompu tout lien 
Avec les monuments dits : de la Renaissance 

Du faux génie italien. 
J'aime à penser que Goethe aurait l'âme attendrie 

S'il pouvait vous voir, de Weimar, 
Renchérir dans Louvain, nouvelle Alexandrie, 

Sur le geste auguste d'Omar. 
Vous avez le carnage érudit, l'incendie 

Docte, le pillage idéal, 
Et vos autodafés sont de ceux qu'étudie 

Un saint roi dans l'Escurial ; 
Professeurs de surin camouflés en gendarmes, 

Comme des Sioux en cow-boys. 
Qui faites, du duel juridique des armes. 

L'assassinat du coin des bois ; 



EMILE BERGER.\T 



i5 



Vous prenez — la Kulture allemande a sa blague — 

Les otages pour boucliers, 
Tandis que l'on vous pousse au combat par la schlague 

Crainte que vous renâcliez ; 
Les villes sans remparts ont votre préférence 

Dans les vallons en entonnoirs : 
C'est la cible de Krupp dont la circonférence 

A des croix rouges pour points noirs ; 
Chimistes, vous traitez la métairie hostile 

Par le naphte, bétail compris, 
Et purgez le château des mobiliers sans style 

Et des collections sans prix. 
Experts dégustateurs en vins dont feu Guillaume, 

L'aïeul, était maître avaleur. 
Vous y trempez, suivant la carte du royaume, 

Vos bottes et votre valeur; 
Bouches d'or dont la voix souffle une épidémie 

Archéologique de faux, 
Menteurs correspondants de toute Académie 

Et Méphistos de tous les Fausts, 
Oui mutilez d'ailleurs l'enfant qui joue aux billes, 

Pour l'outrage d'un pied de nez. 
Et violez en sus jusqu'aux petites filles 

Devant les vieillards enchaînés ; 
Fils de Kant et d'Hegel, dont Nietzsche a formé l'âme 

D'après les héros de Richard, 
Qui présentez en liberté le type infâme 

Du surhomme : voleur-mouchard, — 
Mais que dis-je, docteurs, l'espion mécanique, 

Ou : vieil ami de la maison, — 



l6 ÉJULE BERGERAT 



Et qui guidez au Chanaan pangermanique 

L'Israël de la trahison. 
Que de science et d'art, que d'art et de science ! 

Qui donc ne serait convaincu, 
S'il lui reste en l'esprit un peu de conscience. 

Que le Latin n'ait trop vécu ? 
A quoi sert le génie à qui n'a pas les grades ? 

L'avenir est à vous ! — Assez, 
Car il faut la passer d'abord, aux tardigrades, 

La jambe. Imbéciles, passez. 

IV 

Du reste, votre guerre « ethnique », on peut la faire 

Suffit de rentrer au bourbier 
Où, carnassier pensant, l'ignoble mammifère 

Fut son chasseur et son gibier. 
On se mangeait alors sous l'immensité bleue; 

Il nous en reste — qui l'eût cru ? 
Du gorille, le frac laisse passer la queue, 

Le Boche est très bon, dit-on, cru. 
A Berlin, donc. Malgré le fifre et les cyml)ales. 

Un pion n'est rien qu'un pion, 
Sans plus. Quant à votre Annibal de cannibales, 

Nous en avons le Scipion. 
— « Jusqu'au bout », a-t-il dit, de son verbe tacite. 

Et nos gniaffes sur leurs billots — 
Le chemin étant long de Rome chez le Scythe — 

Ressemellent nos godillots. 

Emile Berger at. 

Le Figaro, décembre 1914.) 



RENE BERTON 17 



Alain de Fayolle 



Gaaté de blanc, Fayolle a remis soa panache. 
(Edmond Rostand, Jour des Morts.) 



Je te salue, ô toi qui sus si bien mourir, 
Petit Saint-Cyrien dont le pur souvenir 

Hante notre mémoire!... 
Ton geste fut surtout un geste bien français. 
Et c'est avec cela, Fayolle, tu le sais. 

Qu'on entre dans l'Histoire !... 

Quand les Saint-Gyriens partirent, pleins d'espoir. 
Ils jurèrent entre eux que, pour mieux recevoir 

Le glorieux baptême. 
Ils mettraient leurs gants blancs pour leur premier assaut. 
Car, lorsqu'on a l'honneur d'être « Cyrard », il faut 

Etre coquet, quand même. 

Ce fut à Charleroi qu'arriva le moment 
De charger, et tu fus fidèle à ton serment, 

Mais tu fis mieux encore : 
Voyant que tes soldats hésitaient à partir, 
Tu mis à ton képi ton plumet de Saint-Cyr, 

Et, d'une voix sonore, 

4l. POÈTES 'i 



l8 RENÉ BERTON 



Tu crias : « En avant ! » Et tous, d'un seul élan, 
Bondissent, ralliés à ton panache blanc... 

Hélas! c'est une cible!... 
Et tu tombes, frappé d'une balle en plein front... 
Mais l'élan est donné, l'élan que rien ne rompt, 

L'élan irrésistible!... 

Et quand on ramassa ton plumet blanc et bleu 
On vit qu'il se teignait de rouge, peu à peu. 

Et devenait garance... 
Ton sang qui l'empourprait l'avait rendu plus beau, 
Car il en avait fait comme un petit drapeau 

Aux trois couleurs de France !... 

Salut, jeune héros qui n'avais pas vingt ans, 
Oui marchais à la mort, en boutonnant tes gants, 

Le front dans la lumière ! . . . 
D'aussi braves que toi sont tombés sans faiblir ; 
Mais tu nous as montré que, même pour mourir. 

Il y a la « manière ». 

René Berton. 

{Poèmes lie la Grande Guerre, un vol. on iiréparation). 



ALBERT DU BOIS ig 



Maman ! 



Ouiconque a vu le feu vous redira la chose : 
Quand un jeune soldat, frappé grièvement, 
Tombe, lâchant son arme, oubliant toute pose, 
Tandis qu'il perd le sentiment ; 

Quand Tinstinct parle seul dans la chair qui s'effondre, 
Quand le corps déchiré s'arrête en son élan, 
Son dernier cri, le mot où son cœur vient se fondre, 
C'est toujours celui-ci : maman ! 

Oh ! l'on dira que c'est vraiment peu militaire ! 
Je suis sûr que tous les héros de coin du feu 
Jugeront que c'est un détail qu'il vaut mieux taire : 
Magnifique, bien peu ! 

C'est leur droit de rêver qu'en des éclairs d'épées. 
Prestigieux, bombés d'orgueil national. 
Nos superbes guerriers vivent des épopées, 
Dignes d'images d'Epinal... 

Je préfère humblement, aux beaux cris grandioses 
Au fond desquels il est un peu de vanité, 
La voix simple, disant très simplement des choses 
Pleines d'éternité ! 



ALBERT DU BOIS 



Je le trouve sublime et non pas ridicule, 
O soldat de vingt ans, ce cri qui salua 
L'instant où ton matin joyeux en crépuscule 
Sinistre se mua ! 

Ce cri qui tout d'abord semble bien moins épique 
Oue des chants claironnants de hautaines clameurs, 
Moi, je l'admire plus, soldat, car il m'explique 
Que tu sais bien pourquoi tu meurs ! 

Tu sais que tes vingt ans, tu ne les sacrifies 
Qu'au seul amour — au seul ! — qui mérite ici-bas 
Qu'on lui fasse l'atroce offrande de sa vie 
Et qui vaille tous les combats ! 

Tu sais bien que tu meurs, puisque ton âme glisse, 
Avec ce mot dans l'ombre où s'éteint ton élan, 
Pour l'unique amour qui vaille un tel sacrifice : 
Ta mère... Ta maman ! 

Oui ! sous tous les grands mots dont la lèvre est fleurie, 
Quand on veut noblement pousser un noble cri. 
Il n'y a sous tous ces beaux mots : France et Patrie ! 
Que le vieux front chéri ! 

Que le doux front chéri dont l'âme a fait la tienne, 
Que le bon front chéri qui, toujours anxieux. 
Suivait, guettait le fils, attendait qu'il revienne, 
Tant d'amour dans les yeux ! 



ALBERT DU BOIS 



Voilà ce qu'il voudrait te ravir, cette brute, 
Oui souille nos vieux champs de ses bataillons gris, 
Le but de ses efforts et le prix de sa lutte : 
Tu l'as très bien compris ! 

C'est l'âme de ta mère, à la tienne transmise, 
Qu'il rêve d'abaisser, qu'il veut humilier ; 
Cette âme, il voudrait bien, ce Teuton, que l'on dise 
Qu'on la vit, devant lui, plier... 

Peut-être même aussi — qui sait! — cette âme auguste. 
Voudraient-ils l'écraser sous leurs rudes talons. 
Et te faire le sort qu'ont, en ce temps injuste, 
Tes frères, Lorrains et Wallons ! 

Eux, les infortunés, ont cette honte amère 
Qu'un étranger leur dit, dédaigneux et jaloux : 
a Elle ne suffit pas, l'âme de votre mère, 

« Pour faire des hommes de vous ! 

« Vous apprendrez les mots que m'enseigna la mienne : 
« Ma mère à moi, — Lorrains, Wallons ! — car elle vaut 
« Plus que la vôtre et je prétends qu'on la comprenne ! 
« Apprenez sa langue ! Il le faut ! » 

Français ! plutôt mourir ! Sous le coup qui t'assomme. 
Ton cri, ton dernier cri, veut dire que tu sais 
Qu'elles ont fait de leurs enfants de rudes hommes. 
Les mères des soldats français ! 

Albert du Bois. 

(Les Annales.) 



22 DOMINIQUE BONNAUD 



Chien de guerre 



A mon jeune ami Jean Mirman. 

Bien qu'on l'eût baptisé : Loulou — d'un nom commode, 
Le pauvre n'avait rien des griffons à la mode. 
Saint-Simon eût, de lui, dit qu'il n'était pas « né ». 
Il tenait à la fois du cocker par le nez, 
Du terrier par la robe et du bull par la patte. 
Mais il avait, ce chien cocasse et disparate. 
Un regard presque humain, si bon, si caressant, 
Oue, lorsqu'il vous fixait, son œil phosphorescent 
S'emplissait d'on ne sait quelle lumière immense... 

Nous l'avions découvert dans un champ, près d'Amancc. 

Il errait éperdu, hagard. — Une maison 

Et des granges flambaient au lointain horizon 

Et nous avions pensé que « les autres » peut-être 

Avaient brûlé sa ferme et fusillé son maître. 

D'ailleurs, à la tranchée il fut bien accueilli ; 

Quand on l'eût vu'^frotter, d'abord, en cliicn poH, 

Avant de pénétrer dans notre taupinière, 

Ses pattes sur un paillasson imaginaire, 

On en augura bien. 

Il devait faire mieux 
Car ce roquet, servi par un flair merveilleux 



DOMINIQUE BONNAUD 



Et qu'il devait tenir de ses lointains ancêtres 

Qui chassaient les grands ours dans les forêts de hêtres, 

Devint un chien de guerre admirable. Souvent, 

Le soir, il s'en allait, grave, le nez au vent. 

Vers l'ennemi « pour une enquête personnelle » 

Et lorsqu'à son retour, de sa large prunelle 

Il regardait les chefs avec un air d'ennui. 

Nous nous tenions, tous, prêts à l'alerte. 

Une nuit, 
Qu'il grognait sourdement tout en grattant la terre, 
Gomme s'il eût flairé soudain quelque mystère 
Là-bas, chez les Teutons, notre sous-lieutenant 
Lui demanda : « Loulou! que sens-tu?... L'Allemand? » 
Alors, sans aboyer, sachant que la prudence 
Veut qu'en des cas pareils on garde le silence, 
Il releva son nez dans le sol enfoui 
Et d'un clignement d'yeux sembla répoudre : Oui ! 
Aussitôt l'officier nous fit prendre les armes : 
« Ce cabot, pour le flair, dit-il, vaut deux gendarmes... 
« Le Bavarois pour nous prépare un entremets 
« Qu'il compte nous servir à l'improviste. — Mais... 
« (Toi — Loulou — va devant, la chose te regarde.) 
« A nous de le surprendre avant qu'il soit en garde. 
« Baïonnette au canon ! — • Dans cette obscurité 
« Ne tirez pas ! — Rien que l'aiguille à tricoter 
« C'est l'arme du Français, et l'on sait que le Boche 
« Aime peu le baiser pointu du tourne-broche. 
f( En avant ! » 

Or, le chien ne s'était pas trompé : 
A cent pas devant nous, nous pûmes voir ramper. 



24 DOMINIQUE BONNAUD 



Profitant du fossé qui borde la grand'route, 
Les Bavarois, Leur chef, dont l'oreille à l'écoute 
Avait perçu du bruit, allait crier : Wer da ! 
Il n'en eut pas le temps, les deux mains d'un soldat, 
Cependant qu'il râlait comme un soufiHet de forge, 
Lui rentrèrent bientôt son Wer da! dans la gorge. 
Et puis l'on se rua... baïonnette en avant... 
Ce fut beau!... 

Pour briser notre assaut triomphant 
Leur mitrailleuse en vain cracha sa bave immonde. 
Il faisait noir... son feu nous tua peu de monde... 
Nous, l'on faisait merveille, on se sentait en train !... 
La moitié de ces gueux resta sur le terrain, 
L'autre s'enfuit... 

Hélas, au cours de la poursuite, 
L'infortuné Loulou, qui talonnait leur fuite, 
Avise un gros major, large, replet, dodu. 
(Pourquoi dans ses mollets n'aurait-il pas mordu P 
Les chiens n'admettent pas qu'on aille de la sorte, 
Et toujours on les voit surgir de quelque porte 
Quand passe un étranger qui court un peu trop fort.) 
Donc le brave Loulou, gentiment, sans effort. 
Avait planté ses crocs dans les moUets du reître ; 
Même, il avait dû mordre un peu plus haut, peut-être, 
Car l'énorme Teuton, prenant son pistolet. 
L'abattit à ses pieds... 

Ainsi qu'il le fallait, 
Un sergent, tout d'abord, vengea d'un coup de crosse 
La bête, en assommant le Bavarois féroce 



DOMINIQUE BOXNAUD 25 



(D'un tel coup qu'il brisa son arme en l'assénant !) 

Et puis l'on regagna la tranchée, emmenant 

Le corps encor tout chaud de la vaillante béte. 

De part en part la balle avait troué la tète, 

Et dans ses yeux profonds, dans ses yeux que j'aimais, 

Le beau regard s'était éteint à tout jamais ! 

Comme pour l'un de nous, on lui fit une tombe. 
Nous y portâmes tous quelque débris de bombe ; 
Puis le fourrier (c'était un avocat connu) 
Fit ce petit discours familier — mais ému : 

« Adieu, dit-il, adieu, cher petit camarade. 
« Au régiment des chiens humble soldat sans grade, 
« Ton nom, nous en faisons tous ici le serment, 
« Vivra tant que vivra notre fier régiment! 
« Non ! nous n'oublierons pas l'ami fidèle et tendre 
« Vers le grand inconnu parti sans nous attendre, 
« Et dont les cris joyeux et les bonds enfantins 
(( Mettaient de la clarté dans nos sombres matins ! 
« Adieu, Loulou ! Tu meurs pareil à Cynégire, 
« — Non en mordant le bastingage d'un navire — 
« Mais en plantant tes crocs, et juste au bon endroit 
« Dans l'envers adipeux d'un major bavarois ! 
« Salut! » 

Ce fut la fin de la cérémonie ; 
Mais, sur le vœu formé par notre compagnie 
— Et bien vite exaucé par notre colonel — 
On décida que, désormais, à chaque appel, 
Le nom du chien figurerait comme les nôtres. 
Et qu'on l'appellerait à la suite des autres. 



26 DOMINIQUE BONNAUD 

Cette décision fut portée au rapport, 

Et, depuis, tous les jours, quand le sergent-major 

Lance ce nom : « Loulou ! » de sa voix énergique, 

Afin de bien prouver à la bête héroïque 

Que nous n'oublions pas celui qui nous garda, 

L'un de nous — simplement — répond : « Mort en soldat! » 

Dominique Bonnaud. 

Nancy, a8 novembre igi'l. 

(Le Matin, 3 décembre 1914.) 



DOMINIQUE BONNAUD 27 



Lettre à S^lme 



A mon spirituel ami le général 
(/(' Tevssières. 



La tranchée où je m'aligne 
Près de R..., en ce moment 
Avec r « ixiéme » de ligne, 
Vous plairait assurément. 

EUe évoque, cette crypte, 
Presqu'un hôtel renommé 
De la Grèce ou de l'Egypte : 
C'est un Palace- A théné ! 

L'existence qu'on y mène 
Et que je peins dans le vif 
Tout doucement vous ramène 
Vers l'ancêtre primitif. 

Il faut tout créer, tout faire 
Soi-même, Fare dà se, 
Mais le Français, en l'affaire, 
N'est jamais embarrassé. 

Les couloirs y sont humides 
Et nos illustres anciens 
Près des grandes pyramides 
Avaient plus chaud, j'en cou\iens ! 



DOMINIQUK BONNAUU 



Nous, quand la bise est mauvaise. 
On se réchauffe en chantant 
A plein cœur la Marseillaise 
Comme ces héros d'antan ! 

Puis on se métamorphose : 
On devient des Crusoë ; 
Ou est des Lubin, sans Rose, 
Et des Daphnis, sans Chloë. 

Nous avons pris une vacho. 
Pauvre bête à l'abandon, 
Qui jouait à cache-cache 
Avec l'obus du Teuton. 

Moi, jadis clerc de notaire 
A Paris, rue Amelot, 
Si vous me voyiez la traire, 
C'est du dernier rigolo ! 

Avec des morceaux de caisse 
Et deux planches de fayard 
— Luxe royal en l'espèce ! — 
Je me suis fait un placard. 

L'un de nous, un petit maître 
Et le roi du cotillon. 
Ne parlait-il pas d'y mettre 
Des tendeurs pour pantalon. 

Puis nous avons une salle 
De théâtre... Un Bavarois 
Dirait qu'elle est « golossale » : 
Elle a deux mètres sur trois. 



DOIUNIQUE BONNAUD 29 

Certe elle n'est pas profonde 
A donner le vertigo, 
Mais enfin, l'on a du monde, 
On vient à nos thés tangos. 

Et puis chaque galerie 
Dans la tranchée a son nom ; 
Or, la mienne, je vous prie, 
Porte celui d'Apollon. 

Non pas que je me découvre 
La beauté du dieu païen. 
Mais ça rappelle le Louvre, 
Ça fait ce riche » et ça fait bien. 

Lorsque l'on n'est pas de garde 
L'oeil au guet, le nez au vent, 
Quand l'ennemi nous canarde 
De ses shrapnels moins souvent, 

Nous écoutons la musique 
(Du Bizet — jamais du Brahms !) 
D'un bon vieux phono phtisique. 
Enfin nous jouons au rams... 

... Ou plutôt à la manille. 
(Au rams, être sans atout 
Et crier : « Je prends la fille ! v 
Quand on ne prend rien du tout, 

Avouez que c'est grotesque !) 
Parfois encor nous cherchons 
A faire au voisin tudesque 
De petits tours de... démons ! 



30 DOMINIQUE BONNAUD 

Nous jetons aux « kamarades » 
Le journal « révélateur », 
Sans compter quelques grenades ; 
L'un de nous, un bon chanteur, 

Prend son projectile et chante, 
En le lançant au Saxon : 
« Adieu ! Grenade charmante ! » 
Gomme ce pauvre Fragson. 

Je vous ai tout dit, Sylvie, ' 
Et vous voyez ce que c'est... 
Nous prenons gaîment la vie, 
— Surtout, nous restons Français. 

Car le Rire c'est notre arnic, 
Et le Boche est trop vilain 
Pour eu coimaître le clianitc... 
Ils n'en ont pas à Berlin. 

Dominique Bonnaud. 

Nancy, dcccmbre 19 14. {Le Rire Rouge.) 



THEODORE BOTREL 3a 



Dans la Tranchée 



Je VOUS écris, ma cher' maman, 
Durant que pour un bon moment 
Notre section est bien cachée 
Dans la tranchée ; 

Tous pas bileux, tous bons copains, 
On est là, comm' des p'tits lapins, 
(Face aux Pruscots) toute un' nichée 
Dans la tranchée ; 

C'est vraiment le « p'tit trou pas cher » 
Y a pas d'erreur, c'est « la grande air » . 
Bien qu'la vue soit un peu bouchée 
Dans la tranchée ; 

Mais, par l'orchestr' d'un casino, 
Par les tzigan's ou le piano 
On n'a pas l'oreille écorchée 
Dans la tranchée. 

Nos « 75 », nos « Rimailhos » 
Nous berçant à leurs trémolos. 
On rêve à la Franc' revanchée 
Dans la tranchée ! 



32 



THEODORE BOTREL 



Dés qu'apparaît le quart seurment 
De la moitié d'un' gu... d'AU'mand 
Nous la r' collons — très amochée — 
Dans la tranchée ; 

Alors commenç'nt, sempiternels, 
Les arrosag's de leurs shrapnels : 
La terre en est toute jonchée 
Dans la tranchée ; 

Nous rigolons dans nos clapiers ; 
« Quell' collection de press'-papiers 
(( Lors du retour sera pêchée 
« Dans la tranchée ! » 

L'un d' nous est mort... et mort joyeux 
En s'écriaut : « Tout est au mieux : 
« Voilà ma tomb' toute piochée 
« Dans la tranchée ! » 

Le sergent — qu'est curé — lui dit : 
« Repose en paix, héros béni 
« Sur qui la Gloire s'est penchée 
« Dans la tranchée ; 

« Nous te veng'rons — nous l' jurons tous — 
« Car la Victoire est avec nous : 
« Eir mont' la gard' prés d' nous couchée 
« Dans la tranchée ! » 

Théodore Botrel. 

{Les Cluints du liivuuac, i vol. ill. l'ayot, éd.). 



THEODORE BOTREI, 33 



Prière au ''Jeune. Bon Dieu 



Jeune bon Dieu qui dans la Crèche 
Rajeunis ton Eternité, 
Toi dont la tendre Loi ne prêche 
Que l'Amour et la Charité ; 

Doux Roi du plus doux des Royaumes, 
C'est Toi que nous invoquerons. 
Et non les vieux dieux des Guillaumes, 
Des Attilas et des Nérons : 

Jeune Dieu rayonnant de gloire. 
Aux yeux clairs jamais courroucés, 
D'un geste accorde la Victoire 
Aux descendants de tes Croisés : 

Cette Victoire — très prochaine — 
Nous la demandons par Clovis, 
Par Jeanne, la bonne Lorraine, 
Par Bayard et par Saint Louis : 

Tous nos chers blessés en détresse 
Te la réclament à genoux, 
A Toi dont le gibet se dresse, 
Croix rouge, entre le ciel et nous; 

41. POÈTES 



34 THÉODORE BOTREL 



Nous l'implorons de Toi, le Juste 
Mort pour expier nos péchés, 
Par nos fils au trépas auguste 
Sur leur Calvaire, aussi, couchés ; 

Par les pleurs de millions d'êtres : 
Epouses, vieillards endeuillés ; 
Par les massacres de tes prêtres ; 
Par tes Sanctuaires souillés ; 

Par Louvain, par Senlis croulantes 
Et par Reims, qui, près de mourir. 
Tend vers Toi ses tours suppliantes 
Comme les moignons d'un martyr ; 

Par notre farouche endurance, 
Par nos otages en exil. 
Jeune bon Dieu, rends à la France 
Justice et gloire... 

Ainsi soit-il ! 

Théodore Botrel 

{Les Chants du Bivouac.) 



MAURICE BOUCHOR 35 



A la Paix 



O douce Paix, chère et sacrée, 
Tu sais bien avec quelle ardente bonne foi 
Nous avons milité, l'âme pleine de toi, 

Pour ta cause désespérée. 

Nous aviuns prévu la fureur 
Du fléau qui mettrait en feu l'Europe entière. 
Et nous luttions, des deux côtés de la frontière, 

Pour écarter l'immense horreur. 

Ce fut en vain. Du moins, la France 
Est pure du forfait. Vaincre loyalement. 
Rester libre, briser le César allemand. 

Est son indomptable espérance. 

Ecraser l'Empire avec lui. 
Les bandits féodaux, la caste militaire. 
Pour que tes beaux pieds nus ne quittent plus la terre, 

C'est le seul moyen aujourd'hui. 

Pouvons-nous, troublés par tes larmes, 
Finir hâtivement le combat pour le droit, 
Avant que la Justice ait fait ce qu'elle doit 

Dans le dur jugement des armes ? 



36 MAURICE BOUCHOR 

Faut-il que ton pire ennemi 
Persiste à convoiter, à menacer le monde ? 
Non : Pour que cette guerre infâme soit féconde 

Il ne faut pas vaincre à demi. 

Si l'AUemagne, en sa misère, 
N'a pas même un sursaut de révolte demain, 
Sans elle, mais pour elle, et pour le genre humain. 

Nous ferons l'œuvre nécessaire. 

O Paix, bénis en frémissant 
Ceux qui vont se ruer sur l'empire de proie : 
(;'est ta sainte moisson de lumière et de joie 

Oui germe dans leur noble sang! 

Maurice Bouchor. 

(La Guerre Sociale, D novembre i^i-l-) 



LUCIEN BOYER 37 



La Dernière du Kaiser 



Au pays du Krouprinz et de V Agence Wolff 

Le mensonge est un sport, comme à Londres le golf, 

13e l'un à l'autre pôle on n'ose plus les croire... 

Je vais, à ce sujet, vous conter une histoire. 

Une histoire très simple, en vers de mirlitons, 

Et c'est très suffisant pour parler des Teutons. 



Or, de Bethmann-HoUweg, chancelier de l'Empire, 
Et son ami de Moltke, avaient chipé, pour rire. 
Un griffon bruxellois joli comme un amour. 
Disons-le, c'est Bethmann qui suggéra le tour, 
Mais c'est le général, plein d'astuce et de zèle, 
Qui s'approcha du klebs et coupa la ficelle. 
Puis il dit simplement : « Cette bête est à moi. 

— Hein ? répliqua Bethmann, explique-moi pourquoi ? 

— Simplement parce que c'est moi qui l'ai chipée. 

— Possible, mais, mon cher, qui t'a donné l'idée ? 
C'est moi. Par conséquent le chien est à bibi. » 
Et de Moltke reprit, d'un air ébaubi : 

« Le chien est à nous deux... Jouons-le, tiens, j'y songe, 
A celui qui fera le plus joli mensonge !... » 
Et les voilà partis à mentir, sans effort, 



38 LUCIEN BOYER 



Comme l'on sait mentir de Dantzig à Francfort : 

Platement, lourdement, sans y mettre de formes, 

Et, tout en débitant leurs mensonges énormes, 

Les deux Boches pensaient : Je vais gagner, c'est sur ! 

Mais soudain, le Kaiser tourna le coin du mur. 

Il avait l'air vaseux et la moustache en friche. 

Oue faites-vous, dit-il, et d'où vient ce caniche ? 

— Nous mentons, dit Bethmann, seulement pas pour rien : 
Le plus menteur des deux doit emporter ce chien. 

— Vous mentez, leur cria Guillaume, au large, arrière ! 
Ou je vais vous flanquer mon pied dans le derrière ! 

Le mensonge est infâme, on ne doit pas mentir ! 

Pouah ! rien que d'y penser, cela me fait vomir ! 

Ft dans toute ma vie, où maintenant je plonge. 

J'ai beau chercher, je ne vois pas un seul mensonge !... » 

Bethmann dit, en riant d'un gros rire prussien : 

« De Moltke... il a gagné... donne-lui donc le chien. » 

Lucien Boyer 

{Les Petits Châtiments.) 



I>UCIEN BOYER 39 



A Sa Majesté Albert T 



Ce mot sonnait trop mal à vos oreilles : Neutre ! 
Vous n'avez pas voulu de cette rime à « pleutre » 

Ni voulu vous croiser les bras, 
Lorsque Germania, la Dalila hideuse, 
Sur votre front superbe appuyait sa tondeuse 

Pour vous couper les cheveux ras. 

Vous n'avez pas voulu, pendant la vie entière, 
Tourner comme Samson une meule de pierre, 

Quoiqu'on offrît de vous payer. 
Et, depuis ce jour-là, le Philistin infâme. 
Passe et repasse encor sa meule sur votre âme 

Sans jamais pouvoir la broyer. 

Autrefois, quand la joie existait en Belgique, 
On (( zwanzait » à propos du Waterloo tragique 

Où nos grognards furent battus. 
Crommelynck déchaînait des tempêtes de rire 
Dès qu'à Napoléon Premier il faisait dire : 

« Les Belges, nous sommes foutus!... » 



4o LUCIEN BOYER 



Depuis, il a coulé bien du sang, bien des larmes ! 
Mais, lorsque glorieux avec vos frères d'armes. 

Vous reviendrez, drapeaux levés. 
Sire, la liberté, l'honneur et la justice 
Diront, en vous offrant la pourpre qu'on vous tisse 

« Les Belges, nous sommes sauvés!... n 

Lucien Boyer. 

{Les Petits Châtiments, Péchade, éditeur, à Bordeaux.) 



CAMI 4l 



Les Soldats de plomb 

CONTE DE NOËL 

De Noël c'est le soir. 

Petit Paul, plein d'espoir, 
A mis devant sa cheminée 

Ses brodequins d'enfant, 

Puis s'endort en rêvant 
Dans sa couchette satinée. 

Mais de tous les joujoux 

Ce qu'il voudrait surtout 
C'est une boîte magnifique 

De beaux soldats de plomb, 

Avec fort en carton. 
Brave petit cœur héroïque ! 

Au milieu de la nuit. 

En entendant du bruit, 
Petit Paul tout à coup s'éveille ; 

Dans ses souliers il voit • 

Le jouet de son choix. 
Mais, ô ! surprise sans pareille ! 

De la boîte en carton 

Tous les soldats de plomb 
Sortent et, fusil sur l'épaule, 

En bon ordre ils s'en vont. 



42 



Et le petit garçon 
Les voyant partir se désole ! 
Mais, sautant du lit doucement, 
Aux soldats il dit, suppliant : 
« Petits, petits soldats de plomb, 
« Pourquoi quitter ma cheminée? 
« Voyez mon désespoir profond, 
« Pourquoi cette fuite obstinée ? » 
Alors Un des soldats de plomb 
Lui répondit : « Petit garçon. 
Nous ne restons pas dans la tienne 
C'est une cheminée prussienne ! ! » 

Cami. 

(Le Journal.) 



4^5 



Tête de pipe 

CONTE DU JOUR DE l'AN 



A ses soldats pour étrennes 
Ce cher Kronprinz vient d'ofitrir 
Des pipes en porcelaine, 
Noble et touchant souvenir ! 
Ces pipes mirobolantes 
Se composent d'un tuyau 
Et de la tête imposante 
Du Kronprinz sur le fourneau. 
Ce Kronprinz tête de pipe 
A chacun des soldats veut 
Prouver qu'il est un chic type, 
Et qu'il ne craint pas le feu ! 
Pour rendre un honneur suprême 
A cet impérial présent, 
Un régiment le jour même 
Voulut charger en fumant. 
Vers nos troupiers il s'élance ; 
Mais, en les apercevant, 
Un éclat de rire immense 
Des Français secoue les rangs. 
« Tiens ! dit un soldat gavroche, 
« Ils chargent la pipe aux dents ! 



44 



« Leurs pipes ont la caboche 
« Du Kronprinz peinte devant ! 
« Lui qui, toujours par prudence, 
« Se cache lors des combats, 
« Aujourd'hui — quelle vaillance ! 
«. Il est devant ses soldats ! ! » 

CONCLUSION 

Et le soir, dans leurs gazettes, 
On imprimait gravement : 
« Le Kronprinz charge à la tête 
« De son glorieux régiment ! » 

Cami. 

(Le Journal.) 



EMILE COUTEAU 45 



La Petite Bonne allemande 



I 

Aux beaux jours du dernier printemps, 
Dans son château des bords de l'Oise, 
Une digne et riche bourgeoise 
Disait : « C'est un malheur des temps 
« Dans notre état démocratique, 
« Le peuple de France est hanté 
« D'un rêve fou d'égalité. 

A^i Dieu ni maître est son cantique, 

On ne peut plus trouver de domestique. 

Moi, j'ai, grâce à Gretchen, toute tranquillité; 

C'est une fille sage et que tout recommande ; 

Ni paresseuse ni gourmande, 
« Douce, propre, sans volonté ; 
« Jamais elle n'a mérité 
« La plus légère réprimande ; 
« Elle est parfaite, en vérité, 
« Ma petite bonne allemande. » 

II 

Arrive la chaude saison ; 
C'est la guerre ! Est-ce une raison 
Pour renvoyer la pauvre fiUe ? 
Elle est presque de la famille. 
Elle aime tant notre maison ! 



46 EMILE COUTEAU 



Quand le commissaire demande 
L'âge, le pays et le nom : 
« Est-elle Prussienne ? » on dit : « Non, 
« Elle est de la Suisse allemande. » 

III 

C'est, dans le brouillard automnal, 
Le bombardement infernal 
De la ville terrorisée. 
Qui donc le guide? Une croisée 
Que vient d'éclairer un fanal. 
Où l'espionnage commande, 
L'ouragan de fer a passé. 
Rien ne reste debout de ce qu'a dénoncé 
La petite bonne allemande. 

IV 

Les champs dévastés sont couverts 
Par le plus rude des hivers 
D'un grand linceul de neige blanche. 
En France elle a sonné l'heure de la revanche ! 
L'heure tragique des revers 
Pour l'Allemagne est arrivée. 
L'espionne en vain s'est sauvée. 
Elle est prise au pays teuton... 
Le sergent d'escorte demande : 
« Quand donc la fusillera-t-on, 
« La petite bonne allemande ? » 

Emile Couteau. 

[Le Gaulois, 23 novembre.) 



HUGUES DELORME 47 



Noir, jaune et rouge 

Vers dits par Léon Bernard, 
DE LA Comédie-Française 



C'est pour nos frères de Belgique ! 
Achetez les petits drapeaux, 
Afin que l'exode tragique 
Puisse goûter quelque repos. 
Chez nous la guerre les exile. 
Or, s'ils sont sans pain, sans asile, 
Tous ces errants que vous voyez, 
C'est qu'ils ont dès la première heure. 
En sacrifiant leur demeure, 
Su nous conserver nos foyers... 

A notre cher drapeau de France 
Oue leur drapeau, mêlant ses plis, 
Chante la gloire et la souffrance 
Des rudes exploits accomplis ; 
Oue cette union porte en elle 
L'entente digne et fraternelle 
De nos soldats avec les leurs ; 
Et tandis que flotte l'emblème 
De ceux qu'on admire et qu'on aime. 
Examinons ses trois couleurs : 



48 HUGUES DELORME 



— Noir, jaune, rouge, il représente 
En un symbole harmonieux 

Ce qu'à la minute présente 
Est la terre des fiers aïeux : 
Le noir redit les deuils funèbres 
Sur qui, dans l'effroi des ténèbres, 
La nuit sépulcrale descend ; 
Cependant que le rouge exprime 
Les horreurs sanglantes du crime 
Dont souffre ce peuple innocent. 

Mais entre le noir et le rouge 
(Deuil ou crime étant écarté). 
On peut voir un rayon qui bouge, 
Prodiguant sa jaune clarté. 
Telle une bienfaisante aurore. 
Il dit que vous aurez encore 

— Sujets d'un prince non pareil. 
Comme lui sans peur, sans reproche — 
Dans un avenir qui s'approche. 
Votre large place au soleil !... 

Hugues Dei,orme. 

(Le Petit Journal, ao décembre igii.) 



HUGUES DELORME 49 



Le Typhus de la goinfrerie 



L'armée allemande est atteinte de 
salmonellose, intoxication qui se 
produit chez les gens qui abusent 
de la charcuterie et qui se ter- 
mine par la mort. 

(Journaux.) 

Qu'est-ce que la Salmonellose':'... 
Il serait bon qu'uu érudit 
L'expliquât clairement, s'il l'ose. 
Du moins, voici ce qu'on en dit : 
Ce mal du typhus se rapproche. 
Mais, spécial au peuple boche, 
Chez lui seul répand la terreur : 
C'est le fléau fatal dont souff're 
Quiconque absorbe comme un gouffre ! 
Tels les sujets de l'Empereur... 

Car, il faut bien qu'on le répète. 
L'homme d'esprit seul sait manger, 
Et le Teuton, comme une bête, 
Bâfre au point de mettre en danger 
Ses jours si précieux. Il broute 
D'abord un tonneau de choucroute. 
Puis, pour se nettoyer les dents. 
Du boudin noir au kilomètre. 
Non sans avoir pris soin de mettre 
De la confiture dedans. 

41. POÈTES 4 



50 HUGUES DELORME 

Tant de victuailles, ça cube, 
Ou ça Kiibe (exiger le K), 
Et son intestin, pauvre tube, 
Dès l'enfance s'intoxiqua. 
En ce séjour pour le bacille 
La vie est clémente et facile ; 
Il folâtre du haut en bas, 
Et ses compagnes préférées, 
Les Syncopes, les Diarrhées, 
Prennent "avec lui leurs ébats. 

( ) Salmonelloses mutines 
Oui chez l'ennemi sévissez, 
])oublant ses luttes intestines. 
Vous ne sévissez pas assez ! 
Oue vomissements et coliques 
De ces goinfres mélancoliques 
S'enq:)arent triomphiUement ; 
Lancez dans les bières suries 
Vos régiments de bactéries 
Pour avoir leur rein allemand !... 

Hugues Delorme. 

{Pour le Roi de Prusse..., un vol. en préparation.) 



HUGUES DELORME 5l 



Sabres japonais 



Sur tout ce qui nous vient d'Asie 
Il ne faut pas qu'on s'extasie. 
Cependant, Français, reconnais 
(Car le nier serait sottise) 
Que ton siir instinct sympathise 
Avec le peuple japonais. 

D'où ce sentiment peut-il uaitre ? 
Toujours est-il qu'il parle en maître 
Et qu'à nos désirs il répond... 
Saus explication plus ample, 
Nous admirons tous, par exemple, 
Les fameux sabres du Japon. 

Leurs lames fortes, bien trempées, 
Egalent toutes les épées. 
Bravent les meilleurs yatagans ; 
Et, sur la poignée et la garde. 
L'œil surpris et charmé regarde 
Mille détails extravagants : 

Dans l'ornement de chaque sabre, 
Rien de cruel ni de macabre ; 
Objets uniques sous les cieux. 
Ils n'évoquent point de massacres. 
Les ivoires avec les nacres 
S'y mêlent aux ors précieux ; 



52 HUGUES DELORME 



Sur la laque ou sur le bois fruste 
Maiut bijou délicat s'incruste. 
Oiseaux," papillons, fleurs des champs 
Alternant leurs grâces légères 
Font des bibelots d'étagères 
De ces glaives aux durs tranchants... 



Artiste et guerrier tout ensemble, 
Ce peuple lointain nous ressemble : 
Si son nom est chez nous fêté. 
Et si pour nous son cœur exulte, 
C'est que l'on a le même culte 
De l'Honneur et de la Beauté !... 

Hugues Delorme. 

(jCe Petit Journal.) 



GEORGES DOCQUOIS 5^ 



La Bon ff et te 



Ah ! non, certes, du sans-patrie 
Nul ne fait plus l'afFreux métier ! 
Et, dans notre France chérie. 
Chaque Français est cocardier ! 

Lorsque le coq du cloclier bouge 
Au souffle d'un vent menaçant, 
Un petit chiffon bleu, blanc, rouge. 
Sur notre poitrine descend. 

Ce chiffon, rond comme une rose. 
Et, comme un papillon, léger, 
Soudain sur notre cœur se pose ; 
Et nul ne l'en peut déloger ! 

Regarde à mon habit, regarde, 
Mon frère ! Et puis regarde au tien ! 
Ce chiffon, c'est une cocarde, 
Notre cocarde, citoyen ! 

Je le fixe à ma boutonnière, 
Ce chiffon-là, trois fois sacré ; 
Et jusqu'à mon heure dernière, 
Simplement, je l'y garderai ! 



54 GEORGES DOCQUOIS 



Oue d'autres, qui devraient se taire, 
S'en aillent crier, en tout lieu : 
« Mon pays, c'est toute la terre ! » 
C'est leur affaire, niaugrebleu ! 

Pour moi, cette boulTette ronde 
Me fait songer, à tout moment. 
Que mon pays n'est pas le monde, 
Mais ])ien la France, seulement ! 

Et qu'à toute heure on me brocarde 
Et qu'on me traite de chauvin- 
Pour oser montrer ma cocarde, 
Je le déclare, c'est en vain ! 

Car je serais un piteux homme, 
Si je ne savais, par malheur. 
Qu'une cocarde, c'est, en somme, 
Le drapeau qui s'arrange en fleur ! 

Georges DocQuois. 

{Le Rire Rouge.) 



GEORGES BOCQUOIS 



Le Corbeau de Potsdam 



— Mein Gott! comme ça sent mauvais, 
A présent, partout où je vais. 

Dit Guillaume, en mon Allemagne ! 
Bien que je vive en camp volant 
Ces temps-ci, ce sale relent 
En tous lieux, toujours, m'accompagne ! 

D'où vient, mais d'où vient cette horreur ? 

— De moi, de moi, mou Empereur ! 
Dit une voix rauque dans l'ombre... 
Et Guillaume ouït le bruit sec 
D'un méchant claquement de bec. 
Et, soudain, vit un oiseau sombre 

Perché sur le dos d'un fauteuil. 
Et cet oiseau vêtu de deuil 
N'était rien qu'un corbeau vulgaire. 
« Ah ! dit Guillaume, c'est donc toi ? 
J'aurais dû m'en douter, ma foi ! 
Eh bien ! que dis-tu de la guerre ? » 

Le corbeau dit : — Rien de nouveau, 

Si ce n'est que, pour un corbeau, 

C'est assez agréable, en somme. 

En guerre, un corbeau, c'est certain. 

Se trouve sans trêve au festin; 

Et rien n'est meilleur que de l'homme ! 



56 GEORGES DOCQUOIS 



— Oui, surtout quand c'est de i'Auglais ! 
Dit, lors, Guillaume ; et je me plais 

A croire que tu fis bombance 
Et grand'chère de cette chair 
Ferme, blonde et rose, mon clier ! 
Ce doit être un régal, je pense ? 

— Tu penses mal dessus ce point, 
Sache-le ; je n'en mangeai point. 
Dit le corbeau, se lustrant l'aile. 
L'Anglais, il s'en faut de beaucoup, 
Ne saurait être de mon goût, 

Car il sent trop bon le pale-ale. 

— C'est donc de Belge, mon lascar, 
Que tu te gavas? — Oh ! non, car 
(Et pardonne si je t'assène 

Sans ménagement. Majesté, 

Cette écrasante vérité) 

La viande de Belge est trop saine. 

— Dans ce cas, reprit le César, 
Est-ce de Serbe, par hasard. 
Que tu t'engraissas, misérable P 

Le corbeau dit : — Mon Empereur, 
Je n'ai point commis cette erreur : 
Le Serbe n'est pas digérable. 

— Soit ! De ton menu de gala 
Tu proscrivis ces trois plats-là ; 
Et tu voudrais donc que je crusse 
Que tu ne t'es, tout cet été 

Et cet automne, alimenté 

Que de Russe, rien que de Russe? 



GEORGES DOCQUOIS 5^ 



— Non, répondit le sombre oiseau, 
Le Russe est un trop gros morceau, 
Qu'on n'avale point sans dommage. 
Or, j'ai le gosier très étroit. 

Et puis c'est un manger trop froid. 
Non, je ne suis pas russophage. 

Guillaume, rageant à l'excès. 

Cria : — C'est donc chez le Français 

Que tu trouvas ton réfectoire ? 

Le corbeau dit : — Non, ce guerrier, 

Mort ou vivant, sent le laurier ; 

¥a je n'aime point la victoire. 

— Ah çà! hurla Guillaxmie, ah çà!... 
Mais le corbeau lui croassa : 

— Va, va, ne te mets pas en peine : 
J'ai mangé, là, tout bonnement, 
Tout simplement, de l'Allemand. 
Voilà, pour un corbeau, l'aubaine ! 

J'en ai mangé selon mon vœu ; 
J'en ai mangé (ça n'est pas peu) 
Autant qu'on a pu t'en occire ! 

— Ah ! fit Guillaume. Et maintenant ? 
Alors, le corbeau, ricanant. 

Dit : — Maintenant, je t'attends, Sire ! 

Georges Docquois. 

(Fantasio.) 



f)S AUGUSTE DORCH.\IN 



Noël au Camp 



VERS DITS 

PAR MoùNET- Sully, doyen de la Comédie -Française 

Soldats, à l'heure où, dans ces plaines 
Dont la Gloire saura les noms, 
Retenant leurs fauves haleines, 
Se taisent là-bas les canons. 

Pour célébrer la Grande Attente, 
Alliés et gens de chez nous, 
Frères, suspendez à la tente 
Le gui celtique avec le houx, 

Le lioux sombre avec le gui pâle, 
Tous deux prodiguant aux hivers 
Leurs grains de corail ou d'opale 
Dans leurs feuillages toujours verts. 



Ce houx et ce gui d'espérance 
Cueillis — symbole immaculé — 
Dans ces forêts de notre France 
Où votre sang pur a coulé. 



AUGUSTE DORCHAIN jg 



Qu'à votre pinacle de toile 
On les voie auprès du drapeau 
Lorsque se lèvera l'étoile 
Guidant le mage au Dieu nouveau ! 

— Car malgré toi, l'Hérode immonde 
De tant d'innocents massacrés, 
Il viendra, le salut du monde, 
Ds nous luiront, les jours sacrés ; 

Car c'est ici, hors de l'abime. 

Que de notre sang répandu 

Il va naître, l'ordre sublime 

Si longtemps par l'Homme attendu. 

Voici la lumière et la voie ! 
Paix sur la terre et gloire au ciel ! 
Amour, foi, rayons, pleurs de joie !... 
Noël ! Noël ! Noël ! — Noël ! ! 

Auguste DORCHAIN. 
{Les Annales.) 



6o FRANÇOIS FABIÉ 



Pour de Castelnau 



La petite patrie aussi vous félicite 

Et vous béuit, mon général; 
Si la Victoire, après tant de deuils, nous visite, 

On le sait, au pays natal, 
Et l'on y sait aussi que, durant mainte année. 

Vous fûtes le bon ouvrier 
De cette jeime armée, ardente et couronnée, 

Enfin, de son premier laurier. 
Il nous plait de penser que l'âme fière et forte, 

Faite de constance et de foi, 
Oue tout bon Rouergat de notre sol emporte 

Et jalousement garde en soi, 
Par la vôtre a trempé celle des jeunes hommes 

Qui, se levant par millions. 
Au plus fort du combat sont froids, comme nous sommes, 

Même avec des cœurs de lions... 

Et puis, mon général, dans ces luttes épiques 

Où, semblables à nos aïeux, 
— Nous, à coups de canons, comme eux, ;'i coups de 

Nous défendons, en fils pieux, [piques, — 

Notre sol, notre langue et notre belle histoire, 

Toutes nos saintes missions 
Dans le monde, et tout ce qui fait que la Victoire 

Doit rester à nos légions, 



FRANÇOIS FABIÉ 6l 



Vous avez du meilleur de vous, père prodigue, 

Du plus rouge de votre sang. 
Payé le droit de vaincre et cimenté la digue 

Oui barre le flot mugissant. 
Eu attendant le jour prochain — demain, peut-être. 

Où, dans quelque suprême effort, 
Nous le refoulerons aux lieux qui l'ont vu naître, 

Ce fleuve de haine et de mort... 

Et c'est pour tout cela, qu'après la France entière, 

Une voix du pays natal 
Vous loue, et que ma main pique un brin de bruyère 

Dans vos lauriers, mou général. 

François Fabié. 

{Les Annales.) 



62 RENÉ FAUCHOIS 



Les Murmures de la Forêt 



La forêt voudrait bien dormir. Tous ses buissons, 
Qu'un orage incessant remplit de noirs frissons, 
Gémissent, maudissant les atroces tempêtes 
Oue domine le cri farouche des trompettes. 
Elle assiste au carnage et le trouve hideux. 
Les arbres u"aimeut pas qu'on se batte autour d'eux. 
Leurs branches inclinaient jadis une ombre douce 
Sur le rêveur assis à leur pied plein de mousse 
Et s'égayaient de voir sous le feuillage vert 
La candide blancheur de quelque livre ouvert. 
Mais cette chasse inmiense et qui toujours aboie, 
Où riiounne est plus cruel que la bête de proie, 
Cet hallali sans fin qui rougit tous les gués 
N"a pas l'assentiment des chênes fatigués. 
Les vieux arbres voudraient dormir. Ils font, dans 

[fombre. 
Des vœux pour que s'éteigne enfin cette toux sombre ' 
Qui, du soir à l'aurore et de l'aurore au soir. 
Crible de ses crachats de fer le hallier noir. 
Ils souffrent et voudraient entendre dans leur sève 
Chanter tranquillement leur vieillesse et leur rêve. 
Et leur plainte s'emplit de regrets infinis... 
Les oiseaux effravés ont déserté leurs nids... 



RENÉ FAUCHOIS 63 



Ils pensent aux printemps rieurs des bucoliques, 
Aux rossignols des nuits d'été mélancoliques, 
Aux longs silences blancs de l'hiver, puis encor 
Aux automnes dorés qu'émeut le sou du cor... 



Seuls, les lauriers n'ont pas sommeil; et les rafales 

Sonnent dans leur feuillage en clameurs triomphales. 

Ils s'enivrent entre eux d'évoquer dans la nuit 

Leurs rameaux en couronne autour d'un front qui luit, 

Et, plus sont furieux et plus grondent les chênes, 

Plus ils ont de fierté de leurs gloires prochaines. 

Le sang hardi qui bat aux tempes des héros, 

Quand ils l'écouteront leur rendra le repos, 

Les lauriers orgueilleux ne dormant leurs bons sommes 

Qu'aux acclamations frénétiques des hommes... 

René Fauchois. 

{Le Gaulois, 30 décembre 19 14.) 



64 RENÉ FAUCHOIS 



Nocturne 



Les canons, tout à coup, se sont tus, harassés. 
Sous le panache noir de la dernière bombe 
Un sergent qui chantait a glissé dans sa tombe. 
Un cheval fou galope à travers les blessés. 

Des armes et des yeux luisent dans les fossés. 

Un incendie au loin se soulève et retombe. 

Des dragons, sabre au clair, passent comme une trombe 

Dans un crépitement de rires insensés. 

Alors, de tous les bois voisins l'ombre s'élance. 
Le vent roule en geignant d'affreux parfums si forts 
Que les corbeaux surpris en rêvent sur les morts. 
De noirs estropiés rampent vers l'ambulance. 

Le ciel verse aux mourants le pardon des étoiles ; 
Et, seule, sous la lune aux pâleurs de remords. 
Comme une mère en deuil traînant son triste corps, 
La nuit, la triste nuit, sanglote dans ses voiles... 

René Fauchois, 

(Le Gaulois.) 



PAUL, FERRIER 65 



A la Mémoire de Paul Déroulède 

Et moi, je pense à Déroulède, 

A Déroulède, mort trop tôt. 

Et dont l'âme, auprès du Très-Haut, 

Ne pouvant combattre, intercède ! 

Ce brave, au tombeau descendu. 
Où sa cendre glacée ignore 
Qu'elle s'allume enfin, l'aurore 
Du jour si longtemps attendu ! 

Quelle joie eût été la sienne, 

S'il voyait le Droit triomphant 

Et le Lion belge étouffant, 

Dans ses griffes, l'Aigle prussienne ! 

S'il voyait nos mobilisés. 
Calmes et froids, partir en guerre, 
Sans fanfaronnade vulgaire, 
Par la Foi seule électrisés ! 

Et l'unanime prise d'armes 
Où, chacun mettant sa fierté, 
Les hommes cachent leur gaieté 
Et les femmes cachent leurs larmes ! 

S'il voyait, en un même accord. 
De la Mer Noire à la Baltique, 
Poussant un hurrah frénétique. 
Se ruer nos frères du Nord, 

41. POÈTES 5 



6^ PAUL KERRIEÇ. 



Et la maguanime Angleterre, 
Donnant escadrons et vaisseaux, 
Pour nous protéger sur les eaux, 
Pour nous défendre sur la terre ! 

Bien qu'invalide, il se ferait 
Sa large part dans l'épopée : 
Sa main ne tiendrait plus l'épée. 
Mais sa bouche claironnerait ! 

Et j'entends des souflBes de gloire 
Passer, superbes, dans ses vers ! 
Il anoblissait les revers. 
Il exalterait la victoire ! 

Tant de joie inondant son cœur. 
Sa voix clamerait plus sonore, 
D'autres Chants du Soldat encore, 
Du soldat cette fois vainqueur! 

Et quel admirable poème 
Jaillirait de ce luth divin ! 
Sa devise serait : « Enfin! » 
Après avoir été : « Quand môme ! » 

Hélas ! pour lui, tout est fini ! 
Et, couché sous sa pierre blanche, 
Il ne verra pas la Revanche 
Dont il fut l'apôtre béni ! 

Ceux qu'une foi sublime entraîne 
Aux patriotiques combats, 
Hélas ! il ne les verra pas 
Reprendre l'Alsace-Lorraine ! 



PAUL FERRIER 67 



Il ne verra pas le grand jour 
Où, terrassant la barbarie, 
« Les trois couleurs de sa patrie » 
Flotteront sur Metz et Strasbourg ! 

Le destin prit trop tôt sa proie, 
' Impitoyable à l'être humain ! 

Déroulède mourrait demain... 
...Peut-être mourrait-il de joie? 

Paul Ferrier. 

{Le Gaulois, 13 août iiji4.) 



68 PAUL FORT 



La Cathédrale de Reims 



Le 19 septembre 1914, la cathédrale» 
(le Reims fut bombardée et incendiée 
par les troupes allemandes : le baron 
von Plattenbcrg, général d'infanterie, 
aide de camp général et clicf de la Garde 
royale prussienne, est l'auteur respon- 
sable de cet attentat. 



Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous 
dois ce chant d'amour à mon église, je vous passe en 
retour, sachant qu'ils éternisent, le soufflet des poètes et 
l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de gifles 
consacrées à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer. 

Devant elle, prés du « Lion d'Or », je naquis. — 
Enfant, les yeux encor brouillés de paradis, je la rêvais. 
Peut-être m'apparaissait-elle en musicale brume à tra- 
vers l'air du ciel, et comme elle apparaît aux plus sub- 
tils des anges, dont tous les sens légers volent et s'entr'- 
échangent. 

Sans doute aussi la cathédrale était ce chantée », 
irréelle ou réelle en ses métamorphoses, par les anges de 
Reims pour ma nativité, ou bien n'étant qu'une âme en 
fleur et peu de chose, par mon ange gardien tout seul. 
Mais je le jure, elle enchantait déjà ma française nature. 

L'angéli(pie murmure, imperceptiblement, devint ber- 
ceuse humaine aux lèvres de maman. Et la complainte 



PAUL FORT 6g 



émue du bon roi Jean Renaud (lors je ne savais pas que 
c'était que les mots) faisait s'évanouir pour moi dans les 
abîmes, et jusques à ma mort, le chant des kéroubims. 

Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous 
dois ce chant d'amour à mon église, je vous passe en 
retour, sachant qu'ils éternisent, le soufflet des poètes et 
l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de gifles 
consacrées à tous les Allemands que j'ai pu rencontrer. 

Ta complainte, ô ma mère, un jour s'interrompit sur 
le mot « guerre » ; et toi, penchée vers ton petit, et 
pressant à mon front la fraicheur de tes doigts, tu 
t'écriais joyeuse : « Il voit ! il voit ! il voit ! » et père 
souriait de ta hâte enfantine à me tourner les yeux vers 
l'église sublime : 

« Regarde ! » Ah ! oui, bien sûr, mes yeux à peine 
éclos ne voyaient pas plus loin que le bleu des carreaux 
et que des blancs rideaux sur eux l'ogive calme, et que 
tes doigts si blancs qu'ils allaitaient mon âme : ce fut 
plus doucement qu'elle naquit pour moi, réelle, grande, 
immense et rêvée à la fois. 

Elle naquit pour moi, devinée par mes yeux, un matin 
de printemps au cri des hirondelles. Mes menottes ont 
cru la prendre au bleu des deux ! Renaissant chaque 
aurore elle m'était fidèle, tout habitée de saints, de rois 
et de héros, et d'anges à mi-vol, comme un arbre d'oi- 



Grand jouet de mon âme, ô française forêt de pierres, 
et vos tours, mes immenses hochets, vous êtes demeurés 



70 PAUL FORT 



le seul Jeu de mon âme, avec les trois hauts porches, en 
triangle de flamme, et dessus eux la Rose où l'on voit 
voltiger des pigeons becquetant les reflets passagers. 

Puis quand je suis enfin venu, ma Cathédrale, mêler 
un cerf- volant aux ailes de tes anges, que j'ai de tous 
mes cris fait sonner ton parvis et, les cheveux au vent 
et poursuivant mes cris, entouré tes vieux murs des cent 
jeux de Tenfance, mais quand je fus ton visiteur farouche 
et pâle. 

Apre au bonheur d'aller cueillir la fleur d'extase — les 
mains tendues vers la lumière des vitraux — et que 
l'effroi sacré, qui met l'âme en sursaut, me prenait dans 
la nef où chantait la Voix grave et connue des enfants 
aux jours du paradis, quand je t'eus faite moi — que tu 
me le rendis ! 

Monstrueux général baron \on Plattcnberg, si je vous 
dois ce chant d'amour à mon église, je vous donne en 
retour, bien qu'ils immortalisent, le soufflet des poètes 
et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de 
haine consacrée à tous les Allemands que j'ai pu ren- 
contrer. 

O Basilique, après t'avoir songée, mes songes long- 
temps ne furent plus obsédés que de toi, et tes anges, 
tes saints, tes apôtres, nos rois, et ces deux grandes 
tours que l'aurore prolonge, tes vitraux qui font des mi- 
racles prismatiques, envahissaient mes nuits d'enfance, 
ô Basilique ! 

Ta forêt tend sur moi ses bouquets de figures, et 
comme de gros troncs étreints par des lianes, arcs-bou- 



PAUL FORT 71 



tants, chapiteaux d'infernale nature, fûts et gables sus- 
citent le grouillement des diables persuasifs et souples, 
ou d'une balourdise enfiellée ou, voire, ayant raines 
exquises. 

L'enfer lui-même est sur un porche : oui, le voilà ! 
C'est au nord de l'église et les feux sont glacés par du 
givre ; eh ! qu'importe, ils cuiront, les prélats, s'ils 
eurent l'âme noire, et les abbés crosses. Mais quelle 
bonne humeur ! on dirait qu'ils s'amiTsent d'être par 
Satan même « encordés » à la cuve. 

Aux sons des cloches du dimanche et de mon rêve, la 
porte de Marie, le grand Portail s'élève ! et ses parois 
d'ogive où le Ciel échelonne dix légions ailées, mitrées 
et couronnées (semblant jolie tonnelle aux fleurs échelon- 
nées) supportent Notre-Dame et Dieu qui la couronne. 

Se levant de leur dais plein de petits clochers, ainsi 
qu'à l'horizon se lève un doux soleil champenois et bru- 
meux, la Rose au cœur vermeil, tremblante de lueurs, 
vient de se détacher, soudain monte en sa gloire et dans 
le jour s'élance jusques au ciel? mais non, jusqu'où les 
Rois de France 

coude à coude s'assemblent, et regardent la France, 
là-haut, dessous les Tours, en auguste rangée. Voici le 
blanc troupeau de tous nos grands bergers qu'une gloire 
de feu soulève!... O flamme intense! tout se lève et 
s'élève, et c'est le tour des Tours qui se perdent au ciel 
en un geste d'amour. 

Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous 
dois ce chant de rêve et de hantise, je vous donne eu 



PAUL FORT 



retour, bien qu'ils immortaliseut, le soufflet des poètes 
et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de 
haine consacrée à tous les Allemands que j'ai pu ren- 
contrer. 

Dressées comme un encens par les flammes des Porches 
du Christ et de Saint-Paul et cent feux de verrières, les 
Tours montent; le rêve y joue et voit derrière s'élever 
stipes, flèche, grands arcs qui se rapprochent : buissons, 
arbres de pierre, comme tout apparaît ! même les ani- 
maux errant dans la forêt. 

D'où vient ce haut bruit clair que les échos répètent ? 
Un ange du chevet sonne de la trompette ? Non, le rêve 
me leurre et c'est vers le parvis qu'il faut tourner les 
yeux : de là vient ce clair bruit. — Vers le parvis bais- 
sons tous les yeux de mon rêve et goûtons leur plaisir 
devant qu'il ne s'achève. 

Jeanne d'Arc ! ô fantôme adoré, vous voici ! Haussant 
votre étendard le héraut sonne, et Charles est de pourpre 
vêtu qui, docile, vous suit, mais regarde (entouré d'un 
peuple qui vous parle et vous aime et vous cherche et 
vous presse et vous suit) venir déjà — Bergère ! — en 
signe d'espérance tout le troupeau conduit des futurs 
rois de France. 

Monstrueux général baron von Plattenberg, si je vous 
dois ce chant de rêve et de hantise, je vous laisse en 
retour, bien qu'ils immortalisent, le soufflet des poètes 
et l'échafaud du Verbe, — mais je tiens magasin de 
honte consacrée à tous les Allemands que j'ai pu ren- 
contrer. 



• PAUL FORT 73 

Peuples, rois, chevaliers s'engouffrent dans l'église au 
cri de Jeanne, et l'étendard qu'elle a saisi propage une 
ferveur qui rend le son quasi des incendies sacrés que 
Dieu lui-même attise, et vrai!... la Cathédrale brûle, 
âme des âmes, et grondant de ferveur monte au ciel en 
rafale. 

— Rêve de ma jeunesse, il faut que vous soyez la 
Vérité française. Vous l'êtes tout entière ! Songe où ma 
cathédrale eût pensé m'efFrayer — changée en flamme 
allègre illuminant nos terres, — lyrique, mais gaulois, je 
vous ai dû la grâce de ne chanter nuls chants que du 
goût de ma race. 

La Basilique a pris la forme de la flamme, sitôt qu'elle 
sortit du cœur de Jean d'Orbais, — mais plus inextin- 
guible et haute depuis Jeanne, holocauste vers Dieu de 
tous les cœurs français, vous n'avez pu, non moins que le 
ciel étoile, baron von Plattenberg, l'éteindre ou la 
brûler ! 

Alors... notre innocent baron von Plattenberg, je vous 
dédie ce chant d'amour à mon église, lioch! et puis vous 
allonge (en vue qu'il s'éternise) le soufflet de la France, 
et ma lyre, haute vergue, je vous y cloue ! Vous, cordes 
par moi déchirées, flagellez sans merci le Barbare exécré ! 

Paul Fort. 



{Poèmes de France, (( Bulletin lyrique de la Guerre », 
21 septembre 191 -t.) 



74 PIERRE FRONDAIE 



Sonnet pour Roland Garros 

Ecrit en passant à Fréjiis, sur la pierre du monument qui 
commémore la première traversée de France en AJrique 
par l'aile. 

C'est d'ici qu'il partit. La plage se rappelle 
Cet homme, ou cet oiseau, qui vers Tunis volait 
Et que j'ai vu veillant près de Villacoublay 
Sur celle qu'avec Rome on peut dire éternelle. 

Qu'ils étaient loin, l'exploit, la prouesse immortelle, 

Et l'aigle sur la mer qu'un bleu de houle enflait 

Parmi tous les héros — dans le rang, s'il vous plaît — 
Il gardait par orgueil l'anonymat de l'aile ! 

Froid parce que Garros, fier parce que Roland, 
Il monta sur sa tour sans pierres, d'un élan. 
Et ce fut pour guetter qu'il se mit en vedette. 

Français du ciel qu'un sol qu'il faut défendre a pris, 
La caille ayant au loin chanté : « Paye ta dette » 
Il semblait dans le soir l'Archange de Paris. 

Pierre Frondaie. 

(1915.) 



FÉLIX GALIPAUX ']5 



L'Elu 



C'est aujourd'hui dimanche et la chapelle est pleine. 
Celles qui sont en deuil, ceEes qui le seront, 
Ayant abandonné pour un moment la laine. 
Viennent s'agenouiller pour ceux qui sont au front ! 

De ces femmes en noir, une, la châtelaine, 
A dit, dés le début : « Mes trois fils partiront. » 
L'ainé, le lieutenant, est couché dans la plaine. 
Une balle ennemie a traversé son front. 

Elle l'ignore encore. Ami de la famille, 
— Il maria le père et baptisa la fille — 
Le curé, qui le sait, l'aperçoit à l'autel. 

Il s'avance vers elle, à la très sainte table. 
Mais la mère, en voyant son émoi concevable. 
L'interroge d'un mot, d'un simple mot : « Lequel ? 3 

Félix Galipaux. 

{Le Figaro, novembre 191 4.) 



76 É>ULE HINZELIN 



L'Alsacienne 



Devant la maison chère aux poutres apparentes, 
Corsage blanc, jupon rouge, bleu tablier, 
Une fille d'Alsace apporte à tous, vibrantes, 
Les preuves qu'en Alsace on ne peut oublier. 

Sur ses cheveux d'or fin et sur son front d'ivoire. 
Comme un superbe oiseau palpitant d'infini, 
Est posé le grand nœud dont les ailes de moire 
Tremblent au vent léger que la cloche a béni. 

Qu'elle fasse pousser des fleurs, des fleurs sans nombre. 
Qu'elle ait, pour leur fraîcheur, des soins toujours nou- 

[veaux : 
Il en faut aujourd'hui pour nos tombes, dans l'ombre, 
Peut-être en faudra-t-il demain pour nos drapeaux. 

Et la fille d'Alsace, en gardienne sans crainte. 
Défend le cher passé dont son cœur a besoin. 
Par elle, le fo3'^er, c'est la barrière sainte 
Qui dit à l'étranger : « Tu n'iras pas plus loin. » 

Par elle, à ce foyer, nous voyons sans fin luire. 
Soustrait au souffle impur, envieux et cruel. 
Ce feu qui vient de France et que la France admire, 
Car rien de plus sacré n'a brillé sous le ciel. 

Emile Hinzelin. 



ESULE HINZELIN 77 



La Lorraine 

La Moselle, parfois, en Lorraine, au passage, 
Parmi ses longs coteaux, dans son cours gracieux, 
Reflète un si charmant et si pur paysage 
Que pour le croire vrai l'on doit lever les yeux. 

Et la Lorraine abonde en semblables merveilles : 
Ses prés, ses bois, ses monts sont pleins d'un air en fleur ; 
Son sol plein de trésors, ses vergers pleins d'abeilles ; 
Ses cités, pleines d'art et de liante valeur. 

Une race énergique, obstinée et pensive, 

Au langage un peu lent, à l'effort toujours prompt. 

Aime d'amour sa terre exquise et la cultive 

Avec cet âpre orgueil qui maintient jeune un front. 

Cette race de fer a pour joyaux ses femmes. 
Frêles dans le plaisir, fermes dans le tourment, 
Elles viennent à vous, droites de corps et d'âme, 
Et leur regard d'amour est net comme un serment. 

Plus d'une en son salon, plus d'une en son village, 
Élégante héritière assise au fond d'un parc. 
Paysanne en sabots au chemin de halage, 
Semble ta propre nièce, ô sainte Jeanne d'iVrc I 

Emile HinzelIn. 

{^Supplément du Petit Journah) 



7$ CHARLES-HENRY HIRSCH 



Rêves allemands 



Gretchen rêveuse, à la fenêtre, 
Récure un pot en soupirant. 
Elle soupire en récurant, 
Et ses yeux demandent à paître. 

Ce sont des yeux ronds de faïence, 
Les gros yeux pâles d'un veau blanc. 
Pour le reste, visage ou flanc, 
C'est lard ou jambon de Maycncc. 

Son Williclni est rose comme elle 
Et, comme elle, au rêve est enclin. 
C'est quand il a l'estomac plein, 
Ou'il poétise à tire d'aile. 

Là-bas, là-bas, dans la tranchée, 
Son Kaiser le nourrit de vent; 
Et ce régime décevant 
Répugne à sa langue alléchée. 

Toutefois, la faim, dans un songe. 
Lui sert un repas « kolossal » 
Où le saucisson de cheval 
Dans un ravissement le plonge. 



CHARLES-HENRY HIRSCH 79 

Son âme, alors, vers l'azur cingle ! 
Il voit son cher vieux dieu germain, 
Empaler, d'une experte main. 
Sa Gretchen, d'une ferme tringle. 

Et la fille, changée en oie, 
Tourne, se dore et pleure un jus 
Tel qu'humain n'en sentira plus 
Le fumet l'encenser de joie. 

Amour ! Amour ! Merveille et grâce 
Du bien-aimé, le cœur épris! 
Wilhelm ne connaît plus de prix 
A sa Gretchen en broche et grasse. 

Il subodurc une repue, 
Cependant que, frottant toujours, 
La vierge voue à ses amours 
La fleur de sa bouche lippue. 

Elle aussi, mystique nature, 
Revoit son tendre fiancé. 
Sous l'espèce d'un émincé 
De porc frais à la confiture ! 

Cet échange de victuailles, 

C'est Wilhelm et Gretchen rêvant. 

C'est la Germanie élevant 

Son âme aux échos des batailles. 



8o CHARLES-HENRY HIRSCH 

Par affinités électives, 
L'oie et le porc soient ton blason, 
Allemagne aux grandeurs fictives ! 
Où ton aigle a failli, l'oison 
Dira mieux tes clartés natives, 
Et le porc, ta fine raison. 

Charles-Henry Hirsch. 

{L'Auto, i^r janvier igi5.) 



EUGENE LEMERCIER 



Le Lion du Beffroi 

Depuis des siècles, immobile 
Au faîte, dominant les toits 
Du beffroi de l'Hôtel de Ville, 
S'érigeait le lion d'Artois. 
Le soleil dorait sa crinière, 
Dès qu'il rayonnait au^^levant ; 
Il avait l'azur pour tanière 
Et bravait l'orage et le vent. 

Toute la ville en était fière. 
Du savant au petit bourgeois ; 
On venait de la France entière 
Pour voir le lion arrageois 
Sur son piédestal de dentelle 
Sculpté jadis avec amour 
Et dont la finesse était telle 
Ou'il semblait un clocher à jour. 

Mais la guerre au sombre carnage 
De la ville fit un enfer ; 
Sur les maisons du voisinage 
Ce fut un déluge de fer. 
Quand le calme sembla renaître, 
Remplis de détresse et d'effroi. 
Les Arrageois dirent : « Peut-être 
Epargneront-ils le beffroi ? » 



41. POÈTES 



82 EUGÈNE LEMERCIER 



Las ! Le beffroi servit de cible 
Aux dévastateurs criminels. 
Comme un être humain, impassible 
Sous une grêle de shrapnels, 
Au sommet de la tour blessée 
Dont les pierres semblaient gémir, 
Sous la canonnade insensée, 
Le lion paraissait dormir. 

De l'agonie, ultime phase. 
L'antique beffroi s'est courbé. 
' La tour chancelle sur sa base, 
Le lion penche... il est tombé! 
La tour est réduite en poussière 
Dans un bruit sourd d'écroulement ; 
Et l'on crut, dans la ville entière. 
Entendre un long rugissement. 

Eugène Lemercier. 
(Le Bonnet rouge, Ct novembre 1914.) 



MAURICE LE VAILLANT 83 



La Lettre 



Elle n'est trop souvent qu'une carte postale 
Où la pluie a brouillé les traces du crayon ; 
Une étoile de boue y mit un noir rayon ; 
L'écriture est fantasque, et la marge inégale : 

« Rassurez- vous... Toujours présent au bataillon... 
Je vais bien... Tout va bien... Je suis joyeux et sale ; 
Je crie à plein gosier quand du Boche détale, 
Et dors comme un lapin dans le creux d'un sillon... » 

On déchiffre en tremblant, l'œil brumeux, le cœur ivre. 
Cette page échappée au plus glorieux livre 
A travers l'ouragan de la flamme et du fer ; 

On la baise ; on lui rit ; on penche son oreiUe 
Vers les échos puissants qu'elle apporte, pareille 
A la conque où survit la fureur de la mer. 

Maurice Levaillant. 

{Le Figaro, 31 octobre lyi-J.) 



84 STÉPHEN LIÉGEARD 



Dans l'Enfer de Dante 



Guillaume II aurait eu 
une rechute. Son état serait 
sérieux. 

(Jiaily News.) 



Wilhelm, l'Enfer attend... Qu'attends-tu pour t'y rendre? 
Sur leurs sombres coursiers impatients du frein 
Les Hussards de la Mort déjà viennent te prendre : 
Ils veulent faire honneur au Maudit, leur parrain. 

Vers les bords infernaux bientôt tu vas descendre^: 

Qui doit t'y recevoir? Dite, ville d'airain, 

Cité du feu, seyante à qui mit Reims en cendre ? 

Ou ces grands lacs de sang chers aux bandits du Rhin ? 

Non ! — Sera-ce plus bas, le fleuve aux mornes larmes, 
Grossi de tous les pleurs qu'ont fait couler tes armes ? 
Non, non ! plus bas encor ! descends toujours plus bas... 

Dans l'abîme effrayant, sur la fosse de glace, 
D'un bras justicier Dante a marqué ta place 
Au fond du dernier cercle, à côté de Judas. 

Stéphen Liégeard, 

Dernier député français de Thionville^ 
{Le Gaulois.) 



i 



MAURICE MAGRlî 85 



Aux Morts 



Sans linceul, sans bouquet et sans inscription, 
Sans croix, sans grille en fer, sans pierre funéraire, 
Ils dorment sous un tertre au milieu des sillons. 
Ils n'ont pour les étreindre et fermer leur paupière 
Que la terre, leur mère, aux cheveux sans rayons. 
Sa caresse d'argile et son baiser de pierre. 

Le clairon matinal ne les réveille plus. 

Ils auront désormais pour chant et pour musique 

Ce qu'au saule creusé chante la vigne antique. 

Et ce qu'au pont désert hurle le chien perdu. 

Ils n'ont pour compagnon des soirs mélancoliques 

Que le grillon errant sur leur humble talus. 

Où donc est l'être cher, la forme précieuse, 

Qu'on avait dans ses bras serré si tendrement ? 

Où se pencher pour parler bas à son amant ? 

Où ploieront les genoux des mères malheureuses ? 

En leur montrant l'immensité silencieuse, 

On leur dira : « C'est là... » Que le tombeau est grand 

Oui, c'est bien là des morts la terre et le royaume. 

La ville tord au loin son corps abandonné. 

On voit ses seuils noircis et les trous de ses dômes. 

EUe lève des bras de pierre calcinés 

Et les spectres des tours et les clochers fantômes 

Penchent sur des logis boiteux et décharnés. 



86 MAURICE MAGRE 



Les champs sont désormais vides et solitaires. 
C'est du fer ou du plomb au lieu d'herbe qui naît 
Aux bords jaunis des grands squelettes des forêts. 
Et l'on a peur de voir s'élever de la terre 
Des mains avec des trous, des visages muets 
Pour attester au ciel une telle misère. 

Pourtant, rien ne pourra vous consumer, ô morts ! 
Ni le temps ni l'effort de la pluie ou du sable. 
Vous êtes faits d'une substance impérissable. 
Vous renaîtrez pour nous comme un vivant trésor 
Ainsi que renaîtront les sillons labourables, 
Le bois du peuplier ou la chair des blés d'or, 

A quoi bon une tombe avec sa croix dressée ? 

La fleur se sèche vite et le marbre est trop lourd ; 

Vous vivrez sous la terre anonyme, toujours. 

O morts ! Vous aurez chaud durant les nuits glacées 

Nous avons fait avec la trame des pensées 

Des lits de souvenirs et des berceaux d'amour... 

Maurice Magre. 

(Le Figaro, iq iiuvenibrc iQil.) 



GEORGES MAITRE 87 



Tenir ! 



Plus qu'eu l'élan sabreur des rudes chevauchées, 
Plus qu'au fort des combats livrés à cœur égal, 
Plus qu'en la charge épique ou l'assaut triomphal, 
L'héroïsme est debout, la nuit, dans nos tranchées. 

Aux lisières des bois par les balles hachées, 
La fosse où l'on se terre a l'aspect sépulcral 
D'une tombe, et trois jours nos sections cachées 
Vont rester aux aguets dans cet étroit chenal. 

Tous feux éteints, les pieds mouillés, le ventre vide. 
C'est l'ordre, il faut tenir. Parfois l'éclair livide 
D'un obusier géant fait signe et la mort vient. 

Dans le noir on frissonne, on est de pauvres diables, 
Hantés par le sommeil, grelottants, pitoyables : 
On est soldat de France. Il faut tenir. On tient ! 

Georges Maître. 

{Le Petit Journal, 20 novembre igil.) 



LOUIS MARSOLLEAU 



Le Vent 

(^'ERS inédits) 

Tous les rameaux nus frissounent 

Daus la forêt ; 
Et toutes les cloches sonnent, 

D'elles-mêmes, ou dirait... 
La Seine, lourde d'histoire, 
Clapote d'un flot mouvant, 
Soudain jeune et plus vivant... 

C'est le vent? 
C'est le vent de la victoire 

Se levant ! 

Tous les drapeaux des fenêtres 

Sont palpitants. 
Le grand souffle des ancêtres 
Les gonfle, du fond des temps. 
Ce souffle, tonique à boire, 
Que nos poumons vont buvant 
Et qui nous pousse en avant, 

C'est le vent.P 
C'est le vent de la victoire 

Se levant ! 

Louis Marsolleau. 



LOUIS MARSOLLEAU 89 



N'ai-je donc tant vécu?... 



O deuil ! dont le cœur gros se gonfle et dont on pleure, 
D'être sortis de l'âge et d'avoir passé l'heure 
Où l'on pouvait encore, à l'ombre du drapeau, 
Marcher son pas, dresser son front, donner sa peau ! 

Car nous l'avons appris, le maniement de l'arme, 
Sans qu'ait sonné pour nous la fanfare d'alarme. 
De la classe qui vient à la classe qui part, 
Guerriers des temps de paix, inutile rempart ! 

Lidoires de quartiers, chantés par Courteline, 
Nous ignorons le vent de mort qui vous incline, 
O blés vivants ! ô nos cadets, jeunes héros. 
Vous qui pouvez tirer vos sabres des fourreaux ! 

Sur le contrôle on a rayé nos matricules ; 

Et nos livrets n'ont plus de derniers fascicules ! 

La guigne nous a mis hors de course au départ : 

Nous sommes nés trop tôt, et nous mourrons trop tard ! 

Louis Marsolleau. 

{Le Figaro, 18 août 1914.) 



90 ARMAND MASSON 



Die Ganse -Parade 

(Le Pas de l'oie) 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— Eins, zwei, — saus que la jambe ploie. 

Rude, raide, rogue, le chef, 
Accoutré comme une guérite. 
Et le monocle dans l'orbite. 
Profère un commandement bref. 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— Eins, zwei, — sans que la jambe ploie. 

Au rythme sec et relevé 
Du tambour plat, du fifre allègre 
Qui vriUe l'air de son trille aigre. 
Les bottes battent le pavé. 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— Eins, zwei, — sans que la jambe ploie. 

Et lourdement, et gravement, 
Devant le chef droit comme un terme. 
Le compas s'ouvre et se referme. 
D'un identique mouvement. 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— Eins, zwei, — sans que la jambe ploie. 



ARMAND MASSON 9I 



Leur faciès reste figé : 

C'est bien la brute aveugle et sourde, 

Appliquant son âme de gourde 

A l'automatisme exigé. 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— Eins, zwei, — sans que la jambe ploie. 

Et l'on constate en vérité 
Qu'en dépit du Welche qui raille. 
Cette démarche de volaille 
Sied bien à leur mentalité. 

Ils défilent au pas de l'oie, 

— EinSf zwei, — sans que la jambe ploie. 

Armand Masson. 



^5 URBAIN MO 



Les Gigognes 



Sitôt que le canon eut ébranlé l'espace 
Et qu'un obus tomba dans le Rhin allemand, 
On vit sur les clochers, prêts au rassemblement. 
Les longs corps efflanqués des cigognes d'Alsace. 

Entraînant par les cieux leur bataillon sagace, 
Elles mirent le cap vers l'horizon clément 
Des coteaux de Champagne empourprés doublement 
De vendange prochaine et du rêve qui passe... 

Entre le coq gaulois et nos hommes-oiseaux, 
Elles ont désormais pour asiles nouveaux, 
Le toit, la cheminée et l'arc de cathédrale. 

Gardiennes du feu de notre cœur serein, 
Elles veillent, ainsi que l'antique Vestale, 
En l'attisant avec un peu de vent lorrain. 

Urbain Mo. 

(^L'Autu.) 



COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES gS 



Un jouTy ils étaient là,.. 



O morts pour mon pays, je suis votre envieux... 
Victor Hueo. 



— Quel mortel n'a connu vos somptueux élans, 
Passion de l'amour, unique multitude. 
Danger des jours aigus et des jours indolents. 
Orchestre dispersé sur les vents turbulents. 
Rossignol du désir et de la servitude ! 

Mais pour que soient domptés ces iniques transports, 

Nous irons aujourd'hui parmi les tombes vertes 

Où les croix ont l'éclat des mâts blancs dans les ports ; 

Et nous suivrons, le cœur incliné vers les morts, 

La route de l'orgueil qu'ils ont laissée ouverte. 

Voix des champs de bataille, âpre religion ! 
Insistance des morts unis à la nature ! 
Ils flottent, épandus, subtile légion, 
Mêlés au blé, au pain, au vin des régions. 
Hors des funèbres murs et des humbles clôtures. 



94 COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES 

■ — Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux, 
Les brumes du matin glissaient dans les branchages, 
Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux. 
L'automne secouait son vent clair dans les cieux. 
Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages ! 

On leur disait : « Afin qu'une minute encor 
Le sol que vous couvrez soit la terre latine, 
Il faut dans les ravins précipiter vos corps. » 
Et comme un formidable et musical accord 
Ces cavaUers d'argent s'arrachaient des collines ! 

Ivre de quelque ardente et mystique liqueur, 
Leur âme, en s'élançant, les lâchait dans l'abîme. 
Ils croyaient que mourir c'était être vainqueurs. 
Et les armées semblaient les battements de cœur 
De quelque immense dieu palpitant et sublime. 

Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons, 
Avec une fureur rugissante et jalouse ; 
Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long. 
Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons. 
On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse... 

— O terre mariée au sang de vos liéros ! 

Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse 

Ténébreuse, cachée, où le fer et les os 

Font entendre des chocs de sabre et des sanglots 

Quand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse. 



COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES gS 

Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux, 
Tiendront les épées d'or des guerres triomphales, 
Ces morts gardent le sol qu'ils ramènent sur eux; 
Leur pays et leur cœur s'endorment deux à deux, 
Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale... 

Le Rhin, paisible et sur comme un large avenir 
Où s'avancent les pas de la France éternelle. 
Verse à ces endormis un puissant élixir. 
Oui, dans toute saison, les fait s'épanouir 
Comme un rose matin sur la molle Moselle ! 

Exaltants souvenirs ! O splendeur de l'affront 
Par qui chaque être, ainsi qu'une foule qui prie, 
Se délaisse soi-même, et, la lumière au front, 
Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie. 
Préfère aux voluptés, qui toujours se défont. 
Le grand embrassement du mort à sa patrie ! 

Comtesse Mathieu de Noailles. 

Vers écrits sur les champs de ljat:iille d'Alsace-Lorraine. 
(Le Journal, 2 novembre 191-I.) 



gG JACQUES NORMAND 



Les Aviateurs 



La gauche fléchissait... D'un ton autoritaire 

Le général — grand chef dont le nom doit se taire — 

Dit aux aviateurs qui l'entouraient : « Voici : 

« Pour survoler ce bois qu'on aperçoit d'ici 

« Il me faudrait, messieurs, trois d'entre vous, trois hommes 

« De bonne volonté. Vous le voyez, nous sommes 

« Très menacés. Il faut reconnaître à tout prix 

« Ce bois... Mais c'est la mort presque sûre... Compris? 

« Oue trois lèvent la main. . . Combien êtes-vous ? Treize. » 

D'un même élan joyeux, ardent, à la française. 

Treize mains brusquement se levèrent : « Parbleu ! 

« J'en étais sûr... Brigands ! » Sa voix tremblait un peu; 

Mais pour ne point paraître ému, d'un air bravache, 

D'un doigt vif, il frisait le bout de sa moustache. 

« Allons!... Tirons au sort... Les noms dans un képi... 

« Et vite... Regardez!... l'ennemi s'est tapi 

« Au fond de la vallée, et son attaque est prête... » 

Les trois noms sont tirés, comme pour une fête. 

Déjà les trois élus s'éloignent, triomphants... 

Mais : « Halte!... Demi-tour! Depuis quand les enfants 



JACQUES NORMAND 97 



« (Si la mode est récente, elle ne me plaît guère), 
« S'en vont-ils à la mort sans embrasser leur père ? » 

Noble étreinte ! si brusque et si tendre à la fois ! 

En leurs fiers avions les voici tous les trois 

Qui montent hardiment vers le ciel, vers la gloire. 

O mon Pays ! Inscris cela dans ton Histoire ! 

Jacques Normand. 

{Le Figaro, décembre 1914.) 



41. POÈTES 



JACQUES NORMAND 



Les Roses de la' Guerre 



L'épouvante s'étend sur l'Europe inquiète. 
Nos yeux, la parcourant de l'un à l'autre bout, 
Voient la Rage qui hurle et la Haine qui bout, 
Et la Mort, galopant dans un ciel de tempête. 

L'homme, grisé de sang, tombe au rang de la bête; 
Partout la Violence et la Terreur partout... 
Prise de désespoir, de honte, de dégoût, 
L'Humanité se voile et détourne la tête. 

Mais, parmi tant d'horreur et tant de cruauté. 
Deux nobles sentiments : Courage, Charité, 
Peuvent s'épanouir mieux encor que naguère : 

Sous la pluie abondante et féconde des pleurs, 

— Telles qu'en un fumier d'éblouissantes fleurs, — 

Montent vers le Soleil ces Roses de la Guerre ! 

Jacques Normand. 

{Le Figaro f octobre njil.) 



ROBERT OUDOT 99 



Le Soixante-Quinze 



X..., le 8 novembre igii. 



I 



Écoutez, mes gars, la chanson joyeuse 
Oui surprend la nuit et qui plaît le jour... 
Doux comme un appel à votre amoureuse, 
]^ur comme un reproche en commun amour. 
C'est la voix qui fait se courber les têtes, 

Amis, ennemis, tous à l'unisson 

Eprouvent chacun l'immense frisson : 
C'est l'hymne sacré des Volontés prêtes... 
Le Soixante-Quinze a dit sa chanson ! 

II 

Tel un lévrier qui flaire le lièvre, 
Il bondit gaîment par monts et par vaux : 
Pour éteindre en lui le feu de la fièvre 
Il faut la sueur de ses six chevaux ! 
On l'avait forgé pour des chocs possibles, 
Pour lui le repos était sans raison : 
C'est un prisonnier hors de sa prison, 
Qu'importe qu'il soit la reine des cibles. 
Le Soixante-Quinze a dit sa chanson ! 



ROBERT OUDOT 



III 

Il porte avec lui l'espoir de la Race 
Comme un talisman très vieux et très pur, 
Et le fin sillon qui marque sa trace 
Mène à la victoire — on en est bien sûr ! 
Puis il servira pour l'autre semaille 
Quand vous rentrerez, fiers, à la maison, 
Gars qui combattez, joyeux, sans façon. 
Narguant leur obus, leur boîte à mitraille : 
Le Soixante-Quinze a dit sa chanson ! 

Robert Oudot, 
Maréchal des logis au 44<^ d^artillerie. 

{L'Auto, ib uoNeinbrc 1914.) 



RAOUL PONCHON 



Gott mît " Huns '' 



Où donc est le Kaiser ? se demandaient les Boches, 

Qui ne pouvaient admettre, en leurs dures caboches, 

Que ce puissant guerrier ne fût pas un peu là. 

Dame ! comprenez-vous les Huns sans Attila ? 

Enfin, ces temps derniers — quelle aimable surprise ! 

Ils le virent, sanglé dans sa capote grise. 

Sur un tertre, debout, absurde, théâtral, 

Et se donnant des airs de Petit Caporal. 

Or, il semblait plutôt poser pour un Détaille, 

Cependant qu'à ses pieds s'agitait la bataille. 

Et, qu'est-ce qu'ils « prenaient » ses beaux cuirassiers blancs , 

Ses hussards de la Mort et ses fameux uhlans, 

Ou'il se flattait de voir, dans huit jours, à Moutmertre !... 

C'est ainsi qu'il resta, tout un jour, sur son tertre. 
Et quand ce fut le soir, les membres fracassés 
Par les éclats d'obus, qu'il avait encaissés... 
Dans la peau de ses Huns, il rentra sous sa tente. 
Que vous voyez d'ici colossale, épatante : 
Salle de bains, de danse (il est aussi danseur), 
BiUard et cinéma, téléphone, ascenseur. 
Electricité — bref, tout le confort moderne. 
Quoique ça, ce héros, ou mieux cette baderne. 
Fit un méchant souper, laxatif à l'excès, 



102 RAOUL, PONCHON 



De marmelade anglaise et de pruneaux français, 

Le tout accompagné fâcheusement — dirai-je — 

D'un Champagne allemand qui sentait le... liège. 

Après qu'il eut soupe, d'abord il rédigea, 

Pour l'Histoire, un papier, comme quoi donc, déjà 

Il était à Paris ainsi qu'à Pétrograde. 

Ensuite il se coucha, pénétré de son grade. 

Comme il dormait, il fut réveillé vers minuit. 
A sa porte, en effet, on menait un grand bruit. 
Alors, les poils dressés et la mine hagarde : 

— Qui va là? cria-t-il à l'officier de garde. 

— Sire, fit celui-ci, c'est votre vieux bon Dieu 
Qni voudrait vous parler. — C'est bon, fusiUez-le ! 

Raoul PONCHON. 

{Le Joiinia!.) 



RAOUL rONCHON 



La Souris d'argent 

et le Prussien en or 



Or, ceci se passait en sol alsacien : 

Ces temps derniers, on vit un gradé prussien 

Flanqué d'un paysan, qui lui servait de guide, 

Entrer dans une église, à l'heure qu'elle est vide, 

■ — "On pense qu'il était épris du monument 

Sous l'unique rapport de son bombardement. — 

Après avoir erré de chapelle en chapelle. 

Sans trouver, à son gré, quelque chose assez belle, 

Il allait s'en aller, quand son regard tomba 

Sur un petit objet dont il resta baba; 

C'était, perdu parmi des ex-voto sans nombre, 

Une souris d'argent qui scintillait dans l'ombre. 

— Qu'est-ce que c'est que ça, bonhomme ? s'enquit-il, 
Pourquoi cette souris pendue au bout d'un fil ? 

— Ah ! dit l'Alsacien — ça, c'est tout une histoire : 
Il y a quelque six vingt ans, ce territoire 

Fut littéralement de souris infesté, 

Rien n'échappait, dit-on, à leur voracité, 

Un vrai fléau, quoi ! . . . tout, jusque aux moindres semailles 

Disparaissait en proie à la gent ronge-mailles. 

Nos pauvres bons aïeux s'avisèrent en vain 

De mille expédients. Rien n'y fit. Lorsque, enfin 

Un ancien du pays, homme d'expérience, 



104 RAOUL PONCHON 



En lequel ils avaient entière confiance, 

Leur suggéra d'abord, le cas étant urgent. 

De faire fabriquer une souris d'argent 

Et de la consacrer au Seigneur qui, peut-être, 

Ferait tout aussitôt le fléau disparaître. 

Jadis, en pareil cas, en le même péril. 

On ne s'y prenait pas autrement, disait-il. 

La proposition leur parut assez folle. 
Tout de même, chacun y fut de son obole. 
Ils allèrent trouver, qui la leur cisela. 
Un praticien... d'où vient la souris que voilà. 
Et, si vous la voyez plus grande que nature, 
C'est que l'on en paya largement la facture. 

— Et puis.P — Eh bien, et puis... du jour au lendemain, 
Plus de souris. Monsieur, pas plus que sur ma main. 

— Kolossal ! fit le Boche en s'esclafFant, que dis-je ? 
En montrant un gosier à donner le vertige. 

Ouoi ! vous seriez encore innocents à ce point 
De croire à de pareils miracles ? — ■ Que non point. 
Pour mon compte, le fait n'a du tout d'importance. 
C'est là simple hasard, pure coïncidence. 
En Alsace on n'est pas si bête... Croyez bien 
Que si nous étions sûrs que ce fût un moyen 
De nous débarrasser du fléau que vous êtes. 
Nous aurions tous donné, depuis belle lurette. 
Jusqu'à nos derniers sous, et quelque chose encor. 
Afin de nous off"rir un Prussien — en or ! » 

Raoul PoNCHON. 
{Le Journal, lù novembre i9i4.) 



RAOUL PONCHON lo5 



Le Kronprinz 



Le Kronprinz est-il mort ? se disaient, consternés, 
Nos poilus sur le front. On ne voit plus son nez, 

Ce nez de si rare envergure, 
Vrai triangle de brie, à le voir de profil, 
Et tel, que lorsqu'il se mouchait on croyait qu'il 

Se mouchait toute la figure. 

Pour que nos avions ne l'aient pas déniché, 
^ Il faut, d'ailleurs, qu'il soit terriblement caché 

Et hors de toute mitraillade. 
Mais où donc ? Mais dans quel patelin sous les cieux ? 
C'est cela qui nous rend tous tretous soucieux. 

Pourvu qu'il ne soit pas malade ! 

Que l'on ne trouve pas en des meules de foin 
Une aiguille, voilà qui ne m'étonne point. 

Moi-même, pauvre misérable, 
S'il me vient à l'esprit de me cacher jamais, 
Qu'on ne me trouve pas non plus, passe encor, mais 

Un être aussi considérable ! 

On le signale un peu partout, de tout côté. 
Jouirait-il, par hasard, du don d'ubiquité, 

Comme tel saint de la légende? 
On le dit en Champagne, eu des terriers prudents... 
De même, complétant une douzaine dans 

Une bourriche, prés d'Ostende... 



106 RAOUL PONCHON 

N'est-il plus animé de cette belle ardeur 
Qu'U avait au début, en tant que chapardeur? 

Ce nous serait tout bénéfice. 
Sa bosse — comme on dit — - de l'acquisivité 
Le rend plus dangereux que l'épée au côté, 

Pauvre stratège en pain d'épice ! 

Enfin a-t-il chez nous fini de ravager ? 
Dans ses collections est-il allé ranger 

Ses cambriolages d'esthète? 
Ou bien estime-t-il qu'il a conquis aussi 
Assez de vert laurier, si ce n'est de persil, 

Pour en enguirlander sa tête?... 

Son père est-il si bas que l'on dit à Berlin ? 
C'est encore possible. Et lui, le gros malin, 

Oue l'ambition éperonne. 
Est-il à son chevet pleurant et sanglotant, 
Et, selon l'éternel protocole, attendant 

Qu'il lui repasse la couronne?... 

Qui sait ? Dans tous les cas il le fera plus tard. 
Hélas!... Nous reverrons empereur ce têtard ! 

Sur le trône, cet homuncule ! 
Après tout, n'est-ce pas ? le sieur Caligula 
Fit bien de son cheval un consul — et cela 

N'était guère plus ridicule. 

Raoul PoNCHON. 
{Le Journal, 21 di-cciiibn^ 'Qi^.) 



JEAN RAMKAU IO7 



Les Canons Jleuris 



Canons, je vous ai vus partir pour la frontière, 
Canons français, canons élégants, fins et gris. 
Des gars flattaient, songeurs, votre échine guerrière ; 
Des filles vous avaient pieusement fleuris. 

Vous, les cracheurs de mort, les semeurs de tempête, 
Beaux parleurs dont le verbe est fait d'obus ardents, 
Comme des villageois qui s'en vont à la fête, 
Vous aviez tous la rose ou la verveine aux dents. 

O léopards de fer hurlant vers la tuerie ! 
Des fleurs ? Quel contresens ! Passe encor des lauriers ! 
Quoi? Pour ces lourds Teutons qui souillent la Patrie, 
C'est des gerbes de fleurs, vraiment, que vous auriez ? 

Non, la parure fraîche et propitiatoire. 

Ce n'était pas pour eux, mais pour nous, les vainqueurs. 

Et nous avons senti, le jour de la Victoire, 

Tous ces canons lancer leurs roses dans nos cœurs. 

Jean Rameau. 

{Le Figaro.) 



108 JEAN RAMEAU 



La Croix de Fer 

VERS INÉDITS 

Ce Teuton pilla dans trois villes 
Et fut ivre en deux ports de mer. 
Ce sont prouesses fort civiles : 
Qu'on lui donne la Croix de Fer ! 

Cet autre abattit quatre femmes 
Armé de son seul revolver. 
O Panthéon, tu le réclames !... 
Qu'on lui donne la Croix de Fer ! 

Celui-ci brûla cinq églises 
Où ne put entrer le Kaiser. 
Doux héros ! Tu t'immortalises... 
Qu'on lui donne la Croix de Fer ! 

Celui-là fit sauter six crèches : 
Trois cents poupons, jambes en l'air ! 
Charmants effluves de chairs fraîches. 
Qu'on lui donne la Croix de Fer ! 

Ce roux a grillé sept hospices. 
En fit-il autant, leur Kléber ? 
Nous lui vouerons des frontispices. 
Qu'on lui donne la Croix^de Fer ! 



JEAN RAMEAU lOg 



Ce blond, d'un vitriol honnête 
Seringua neuf turcos, hier. 
Par trop vieux jeu, leur baïonnette 
Qu'on lui donne la Croix de Fer ! 



O croix lourde, croix allemande. 
Moins du Christ que de Barrabas, 
L'univers pensif se demande 
Pourquoi Mandrin ne t'avait pas ! 

Ce joujou de fer gris est drôle 
Et ne fait pas mal au côté. 
Mais, rouge et gravé sur l'épaule. 
Ce serait beaucoup mieux porté. 



Jean Rameau. 



JACQUES REDELSPERGER 



Au " ^5 



Salut! gaillard saus peur et sans reproches, 

Ta voix à la rumeur d'airain 
Fait se courber là-bas les caboches des Boches.; 
Et le vol des corbeaux va repasser le Rhin. 
C'est toi qui vas clouer dans le fond des tranchées 

Les brigades effarouchées 

Oui, prudemment, s'y sont cachées, 

Creusant ainsi, dans leur frayeur, 
La tombe où tu leur sers bientôt de fossoyeur ; 
Et tu poursuis ton œuvre humblement et sans faste 
c( Patrie » est le seul mot gravé sur ton blason ; - 
r)ue le bois soit épais, que la plaine soit vaste. 
Ton regardvigilant survole l'horizon ; 

Tu te tiens sans cesse aux écoutes, 
Tel un pâtre attentif à détourner les loups 
l3cs flancs de son troupeau, tu mets un soin jaloux 

A déblayer toutes les routes, 

Car ta petite âme a compris 
Que les joyeux soldats qu'on t'a dit de défendi'e 

Ne doivent pas être surpris. 
Pour que, victorieux, tu puisses nous les rendfe. 

Aussi quand ils vont de l'avant 

C'est que ta voix qui vibre 

Leur chante dans le vent : 

«X Allez! mes gars! la route est libre! » 



JACQUES REDELSPERGER 



Alors c'est la ruée effroyable, sans nom, 

La trombe, l'avalanche folle. 
Car ils savent fort bien que leur petit canon 
Leur a tenu, leur tient et leur tiendra parole ; 
Ils savent que c'est toi le vrai dieu des combats, 

Et que dans cette chasse aux fauves, 

Sur le terrain où tu t'abats, 

Ce sont tes petits que tu sauves. 

Le sol d'où ton bronze a surgi 

Frémit, joyeux, lorsque tu grondes, . 

Car le sang dont tu l'as rougi 
Nous promet les moissons plus denses et plus blondes. 

Ceux qui, trop jeunes aujourd'hui, 

Près de toi ne peuvent combattre. 

Se diront : « C'était grâce à lui 

Oue l'on luttait un contre quatre, 

Ouand sa fumée, en s'envolant, 

Tenait lieu de panache blanc. » 

Et les anciens courbés par l'âge 

Murmurent tout bas avec rage : 

« Si nous avions eu ce copain, 
Jadis, à nos côtés, dans les plaines d'Alsace, 
Nos enfants aujourd'hui ne feraient pas la chasse 
Aux hordes de Guillaume et de son galopin ! » 

Eh bien ! petit canon qui n'es plus une chose, 
Mais un être agissant, digne d'apothéose. 

Quand à force de parler haut 

Ta voix imposera silence 

Au croassement du corbeau. 

Comme c'est toi, sur le plateaUj 



JACQUES REDELSPERGER 



Qui feras pencher la balance ; 

Comme l'univers à jamais 

Te devra l'éternelle paix 

Et la France un nouveau prestige, 
Il faudra que sous l'Arc de Triomphe on t'érige 

Un piédestal en marbre de Paros, 
Où, coulé tout en or, d'un or sans alliage, 

Tu dresseras ta grande image 

Dans cette armure de héros ! 

Jacques Redelsperger. 

(Extrait des Etapes de la Gloire, vol. en préparation.) 



113 



De l'Orient,,, à F Accident 



La guerre sainte est déclarée : 
Le Turc, en tout temps, en tout lieu, 
Fait serment — jusqu'à la curée — 
De mourir pour Guillaume-Dieu. 

Cet ogre affamé qui désire 
Avoir le monde pour festin 
A pris le croissant de l'Hégire 
Pour son chocolat du matin. 

Cette Majesté sans pareille. 
Turcs, en levant le drapeau vert. 
Vous a mis la Prusse à l'oreille. 
Hélas ! . . . Et la tête à l'Enver ! 

Mais au jeu de la guerre il triche, 
Cet Empereur des possédés ; 
Il faut un estomac d'Autriche 
Pour digérer ses procédés. 

Sa botte (à revers), péremptoire, 
Force François-Joseph mourant... 
Et ce pauvre Perd la Victoire 
Doit la lécher jusqu'au tyran. 

41. POÈTES 



ii4 



Son armée ingambe détale 
Devant celle de Petrograd; 
Bientôt Vienne, sa capitale, 
Devra s'appeler Retrograd. 

Son exemple vous encourage P 
Vous allez vous associer. 
Turcs, pour compléter l'entourage 
Du Kaiser Wilhelm der Grossier ? 

O Turcs, bien fol est qui s'y fie! 
La Porte s'ouvre, en renonçant 
A faire sa Sainte-Sophie, 
Sur un horizon menaçant. 

Vous croyez le Boche invincible ? 
Vous apprendrez, à votre tour, 
Lorsque nous vous aurons pour cible, 
Ce que vous vaudra sa Koultour. 

Il a du chic, il a du coffre, ' 
C'est vrai, votre kaiser Dum-duni... 
Nous avons un général Joffre, 
Vous n'avez qu'un général Boum. 

« Jofire!... » La Turquie étonnée 
S'informe auprès des combattants... 
« — J'offre quoi ?... — J'offre... une tournée ! 
Vous verrez ça dans quelque temps. 

Rip. 

(Le Figaro, S novembre 1914.) 



EDMOND ROSTAND ll5 



La Cathédrale 



Ils n'ont fait que la rendre un peu plus immortelle. 
L'OEuvre ne périt pas, que mutile un gredin. 
Demande à Phidias et demande à Rodin 
Si, devant ses morceaux, on ne dit plus : « C'est Elle ! » 

La Forteresse meurt quand on la démantèle. 
Mais le Temple, brisé, vit plus noble ; et soudain 
Les yeux, se souvenant du toit avec dédain, 
Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle. 

Rendons grâce — attendu qu'il nous manquait encor 
D'avoir ce qu'ont les Grecs sur la colline d'or : 
Le Symbole du Beau consacré par l'insulte ! — 

Rendons grâce aux pointeurs du stupide canon, 
Puisque de leur adresse allemande il résulte 
Une Honte pour eux, pour nous un Parthénon ! 

(Le Figaro, 9 octobre 1914.) 



Il6 EDMOND ROSTAND 



Jour des Morts 



I 



Au lieu d'aller fleurir les dalles du passé, 
Cherche au loin, par l'esprit, une humble croix qui tremble. 
Ton cimetière est là. Car, cette année, il semble 
Que l'aïeul pour le fils veuille être délaissé. 

Le tombeau nous renvoie au tertre. Et, front baissé, 
Visitons d'un long rêve, aujourd'hui, tous ensemble, 
Les champs où, dans l'espoir qu'un clairon les rassemble, 
Ils se sont endormis en ordre dispersé. 

Ferme les yeux. Vois chaque place. Un camarade 
A gravé dans la croix le jour, le nom, le grade, 
Et parmi l'herbe triste a posé le képi. 

O renflements du sol plus nobles que des marbres ! 

O Patrie automnale apportant sans répit 

Sur les corps de tes fils les feuilles de tes arbres ! 



II 



L'un est mort en sachant et l'autre sans savoir 
De quel pas de vainqueurs ils battaient en retraite. 
L'un, pris à l'improviste, eut une mort distraite ; 
L'autre, la lente mort qu'on a le temps de voir. 



EDMOND ROSTAND I17 



Quand, sur le dur orgueil d'accomplir son devoir, 
Ils laissaient, en mourant, tomber leur jeune tête. 
Aucun n'a regretté, comme fit le poète. 
Ce « quelque chose, là » que plus d'un crut avoir ! 

Souvenons-nous comment, pendant près d'une lieue. 
On entendit chanter leur France rouge et bleue, 
Lorsque, pour nous défendre, en route elle se mit. 

Ne songeons qu'à ces morts, soldats, martyrs, apôtres. 

Que ce jour soit le Jour des Morts à l'Ennemi ! 

Ne songer qu'à ceux-là, c'est mieux songer aux autres. 



III 



NoUy, Gilbert, Goujon, fauchés comme du seigle ! 
Et ce beau Cassagnac perdu dans le brouillard ! 
MiiUer qui meurt à la manière de Bayard, 
Car un héros pensif sort du railleur espiègle ! 

Et ceux-là : l'un, tombant d'un vol calme qu'il règle, 
L'autre, empourprant sa terre, immortel campagnard, 
Et qui, la méritant, n'ont pas eu par hasard, 
Péguy la mort du loup, Reymond la mort de l'aigle ! 

Ils sont morts. Et, de peur de ne pas réussir 
A mourir tout de suite en sortant de Saint-Cyr, 
Ganté de blanc, FayoUe a remis son panache. 

Ils ont tous entendu le colonel Doury 

Dire, quand pour la mort sa troupe se harnache : 

« Mot d'ordre : le sourire ! » Et tous ils ont souri. 



Il8 EDMOND ROSTAND 



IV 



Ceux qui sont morts pour la Patrie ont vu l'Archange. 

Qu'il soit le Chevalier de soleil et de fer 

A qui le gantelet de Roland fut pfFert, 

Ou du pommier lorrain le Visiteur étrange ; 

Né du sol ou du ciel, des récits de la grange 
Ou de l'Histoire, armé du soc ou de l'éclair, 
C'est l'Archange ! celui dans lequel, d'un œil lier. 
On croit voir sa Patrie avant qu'on s'y mélange ! 

Chacun, selon ses yeux, sa province, sa foi. 

L'a vu. Dans cet instant du plus grand don de soi. 

Tous l'ont vu ! tous l'ont vu i nous en mourrons d'envie ! 

Tous — quand, se soulevant sur un bras douloureux. 
Comme Roland son gant ils lui tendaient leur vie, — 
L'ont vu, de fer et d'or, et qui venait sur eux ! 

{Le Gaulois, a novembre igii.) 



EDMOND ROSTAND II9 



Albert de Mun 



La Guerre tue ailleurs que dans un paysage ; 
Et l'ancien capitaine est mort au champ d'honneur, 
Ayant su, chaque jour, qu'il exposait son cœur, 
Et de toute son âme ayant pu faire usage. 

Puisque la Foi commande et que l'Amour présage. 
Et que La Tour d'Auvergne, étant mort, fut vainqueur. 
Pour qu'on chante bientôt le Te Deum en chœur. 
Tournons vers l'Ennemi ce superbe visage ! 

Et qu'après le départ de l'Ennemi commun, 

Nul ne puisse oublier comment Monsieur de Mun 

Fut de l'honneur français une image intrépide ; 

Il reflétait sur lui le ciel, même en chargeant ! 
Car toujours sa poitrine était aussi limpide 
Que s'il portait encor la cuirasse d'argent ! 

{L'Echo de Paris, 16 octobre i9i4.) 



120 EDMOND ROSTAND 



Le Soldat 



Ce que c'est que le cœur du peuple, je le sais, 
Et jusqu'où peut d'un sang atteindre rexcellence, 
Depuis que chaque jour je vois, à l'Ambulance, 
Silencieusement souffrir l'homme français. 

Héros, moi qui croyais que je vous connaissais ! 
Mais non : tout l'héroïsme est là, dans le silence 
De cette inattendue et patiente France 
Qui s'est faite elle-même, après quelques essais ! 

J'ai l'honneur d'être aimé d'uu soldat simple et grave 
Oui dit : a II fallait bien ! » lorsqu'on dit : « Tu fus brave ! » 
Et je sais que j'ai vu le plus beau geste humain 

Et que j'ai contracté la dette la plus sûre 

Le jour qu'il a daigné, dans le creux de ma main. 

Mettre un morceau de plomb extrait de sa blessure. 

{Le Figaro, novembre iijié.) 



EDMOND ROSTAND 121 



Le Bleu d'horizon 



Adieu, garance ! il faut se faire une raison, 
Et qu'à moins s'exposer le héros se résigne. 
Mais de vous habiller l'horizon seul est digne. 
Vous qui de l'Avenir êtes la garnison ! 

Défendre l'Avenir en habit d'horizon, 

O le bel uniforme et la belle consigne ! 

C'est un signe, ce bleu ; vous vaincrez, par ce signe. 

Leur gris de casemate et leur brun de prison ! 

Je crois, puisqu'ils n'ont pris que des couleurs de terre. 
Qu'il est bon, qu'il est juste et qu'il est salutaire 
Qu'on s'habitue à nous confondre avec l'azur ; 

Et pour le monde il sied, puisque Berlin et Vienne 
Ne peuvent pesamment mettre en marche qu'un mur. 
Que notre armée à nous soit l'Horizon qui vienne ! 

Edmond Rostand, 
de VAcadémie Française. 
{Le Figaro, novembre 1914.) 



laa HENRI SIRET 



Lettre d'un Soldat 



Je t'écris de loin, ma petite amante. 
L'Allemand voudrait marcher sur Paris. 
Sa rage s'accroît ; notre tâche augmente 
Et par les combats tous nos jours sont pris. 
Mais, comme on n'est pas chevalier de Malte, 
Et, puisque l'amour fleurit le repos, 
Pour toi je compose, aux heures de halte, 
Un menu bouquet de tendres propos. 

Mon dernier billet t'a-t-il rassurée ?... 
Me crois-tu toujours sombre et soucieux ? 
Nous ne touchons pas aux bords de la Sprée, 
Pour que son brouillard flotte dans pos yeux. 
Vivre l'un sans l'autre ! un ennui sans doute. 
Pourtant, avant lui, rien ne nous prouvait, 
Chérie, à quel point tu m'appartiens toute, 
Et combien je suis à toi, tout à fait. 

Embrasse maman, niamau qui naguère 
Eut à ton égard mépris et rigueurs : 
J'apprends tout joyeux que, grâce à la guerre, 
La paix est conclue entre vos deux cœurs ; 
Cœurs séparés ? Non... Vous aviez cru l'être : 
Un commun chagrin fait que l'on consent 
A signer ensemble une même lettre. 
Mêlant les baisers donnés à l'absent. 



HENRI SiREt 123 



Les'Boches cruels marquent leur passage 

D'exploits sans vaillance et d'atrocités. 

En le déplorant, imitons le sage 

Qui fait son bonheur des maux évités. 

Ne crains rien pour moi. Fatigue et mitraille 

Epargnent souvent qui les fuit si peu 5 

Et les coups de feu qu'on brave et qu'on raille 

Feront des récits pour le coin du feu. 

Serai-je un héros qu'on loue et qu'on fête ? 
Pourras-tu revoir ton petit troupier 
Vêtu de lauriers des pieds à la tête, 
Ainsi qu'on déclame en style pompier ?... 
Mon Dieu, n'attends pas que de loin, je dise 
Des mots fanfarons et creux ; non, je sais 
L'inutilité de la vantardise, 
Et, tout simplement, je suis bon Français. 

Après le combat, ou dort sur la dure ; 
C'est là que je rêve à nos soirs d'amour. 
Bah ! Désir qu'on sévre ou soif qu'on endure 
Rend plus savoureux l'instant du retour. 
Ne prélève rien sur l'humble quinzaine. 
De nouveau pour moi ne t'appauvris pas : 
Notre nourriture est exquise et saine ; 
La gaîté préside à chaque repas. 

La Croix-Rouge est là, douceur féminine. 
Et bravoure utile, aimante, sachant 
Panser et guérir quand l'homme extermine. 
Toute de bonté lorsqu'il est méchant. 



124 HENRI SIRET 



Si je te savais vivre au milieu d'elle, 
J'irais demander aux sabres germains 
Une plaie affreuse et presque mortelle, 
Pour être sauvé par tes chères mains. 

Quelques jours encore, et c'est notre armée 
Domptant les Teutons pour toujours exclus. 
C'est l'accueil rieur de la Bien-Aimée, 
Au sein d'un bonheur qu'on ne fuira plus. 
Car, fardeau trop lourd aux forces humaines, 
La guerre ne doit peser qu'un moment ; 
Mais l'Amour, vainqueur de toutes les haines, 
Plane sur les cœurs éternellement. 

Henri Sireï. 

(Supplément du Petit Journal.) 



GEORGES TROUILLOT 125 



Les Deux Pendules 

Poésie dite par Marie Leconte, 
DE LA Comédie-Française 

Elles sont deux sœurs, deux jumelles, 
L'une en France, l'autre à Berlin. 
Avec force livres sterling, 
On n'en voit pas beaucoup comme elles. 

Un Livre en donne le portrait. 
La leur est pareille à la nôtre. 
Celui qui vit l'une, a vu l'autre. 
Bien fin qui les reconnaîtrait. 

Mélange de cuivre et d'écaillé, 
Du soleil imitant l'aspect, 
On les contemple avec respect 
Dans ce. siècle de l'antiquaille. 

Contemporaines d'un Louis 
Qu'on taxe de Grand dans l'histoire. 
Leur style reste une victoire 
A nos yeux encore éblouis. 

Grâce aux mains qui me furent chères, 

La mienne a gardé sa beauté. 

Elle ignore la cruauté 

Si douloureuse des enchères. 



lîG GEORGES TROUILLOT 

L'autre a fui le pays natal. 
Quand la chose s'est-elle faite ? 
Fut-ce marché, présent, défaite ? 
Fut-ce un enlèvement brutal ? 

Aux heures du fameux pillage, 
Extraite d'un palais brûlant, 
Dans le bagage d'un uhian 
A.-t-elle accompli le voyage ? 

Tout ce qu'on sait, c'est que, reclus 
Loin de son beau pays de France, 
Son timbre en ressent la souffrance : 
La pendule ne sonne plus. 

On fait croire qu'elle est usée, 
Morte des fatigues d'antan. 
Et comme un trophée éclatant 
On l'a mise dans un musée. 

Au silence, elle s'entêtait. 
D'un double plaisir je frissonne, 
Et parce que la mienne sonne, 
Et parce que la leur se tait. 

Mais puisque, saccageant leurs gloires. 
Par le désastre il leur convient 
De clore un constant va-et-vient 
De défaites et de victoires; 

Puisque, par l'air, la terre et l'eau, 
Roulant fer, éclair et tonnerre. 
Ils nous offrent pour centenaire 
La revanche de Waterloo, 



GEORGES TROUILLOT 127 



Attends-nous, petite Française. 
Si ton silence eut sa fierté, 
Bientôt, sans doute, en liberté 
Ton timbre tressaillira d'aise. 

Et quel doux et joyeux frisson 
Quand, chez nous, vos deux sonneries 
Pourront, leurs tristesses guéries, 
Carillonner à l'unisson. 

Georges Trouillot, 

{Le Petit Journal.) 



128 GEORGES TROUILLOT 



Nos Ruines 



Vers dits par Madeleine Roch, le 17 janvier igiS, 

A LA Matinée dite des « Gloires françaises » 

AU Théâtre-Français 



SENLIS, LE LOUVAIN FRANÇAIS 



Un colonel allemand, logé chez l'archiprêtre de Senlis, 
lui tint, le 4 septembre, ce propos : 

« Demain, vous n'aurez plus de ville. Elle sera brû- 
lée. Ce sera notre Louvain français. » 

Dès le 5, de rue en rue, de maison en maison, et parfois 
de chambre en chambre, la ville fut inondée de pétrole par 
des pelotons armés de pompes foulantes. Puis ce fut le 
boutefeu. 

l'.niiuête de Victor Marguejutte (^Revue des Deux- 
Mondes). 



« Demain, dit l'officier, vous n'aurez plus de ville. » 
Et, dés le point du jour, la fête commença. 
Cette horreur, qu'on ne sait plus atroce ou plus vile, 
Sous la voûte d'un ciel efiFaré se passa. 

De rue en rue, au pas militaire, sans armes. 
Pour l'incendie énorme outillé seulement, 
Parmi les déchirants désespoirs, l'Allemand, 
Mêlant cyniquement ses rires à leurs larmes. 



GEORGES TROUII>LOT 129 



De hontes impuissant à se rassasier, 
Inonde la cité, qui dans l'âme agonise. 
Tout à coup, au signal, et hurlant sous la bise, 
Éclate l'effroyable et colossal brasier. 

Oui, tout cela, sans rien qui puisse le défendre, 
Joyau que, lentement, les âges ont serti, 
Croule, devant des mains jointes, anéanti, 
Monceau prodigieux de ruine et de cendre. 

Pour rien, pour le plaisir, les brutes ont fait ça, 
Histoire de conter ce triomphe à leurs femmes. 
C'est naturellement que ces gens sont infâmes. 
On sait de quels exploits leur route se traça. 

Nous les relèverons, nos douloureux décombres. 
Leurs lignes, au soleil, à nos yeux revivront... 
Pas toutes. Il en est qui veulent à leur front 
Garder le souvenir tragique des jours sombres. 

O mon frère français, si facile au pardon. 
N'efface pas toujours la plaie accusatrice ! 
Une justice veut que mainte cicatrice 
Interdise à ton cœur tout indigne abandon. 

Ta plus rude colère avec le temps s'apaise. 
Pour toi, c'est un trop lourd fardeau que de haïr. 
A ce besoin d'aimer toute rancune pèse. 
Mais sache, désormais, qu'oublier, c'est trahir. 

Personne, d'un tel sang, n'a droit d'être infidèle 
A l'héritage fier légué par les aïeux. 
Garde-toi dans ta haine, inflexible et pieux, 
Comme dans une haute et sainte citadelle. 

il. POÈTES 



IJO GEORGES TROUILI.OT 

Les deuils qu'ils ont semés, lâchement, sans merci. 
Tous nos récits, plus tard, les feraient mal connaître. 
— « Leur âme, c'est cela. Les preuves, les voici ! » 
Diront ceux qui sont nés à ceux qui sont à naître. 

Pour que de tels forfaits en nous restent scellés. 
Et qu'au lointain des ans les mémoires soient sûres, 
Que saignent à jamais de pareilles blessures ! 
Ces témoins immortels du crime, laissez-les. 

Georges Trouillot. 



JUGUEL ZAMACOIS I3I 



Les Belges 

Lorsque l'on en parlait on brodait sur ce thème : 
« Bon petit peuple aimable, actif, cœur excellent... » 
Et comme avec esprit il se « blaguait « lui-même, 
On souriait en en parlant. 

« Il est gai, disait-on, hospitalier, honnête, 
« Franc, artiste, sensé, généreux, amusant... » 
Et puis l'épreuve vint qui fixa Tépithète : 
Il est « magnifique » à présent ! 

Un géant qui comptait sur son humeur affable 
Voulut passer chez lui pour aller à son but, 
Croyant tout simplement rééditer la fable 
De Gulliver à Lilliput. 

A sa grande surprise il se vit éconduire ! 
Mais le crime étant prêt qu'il fallait perpétrer, 
« Ecartez-vous ! dit-il dans un énorme rire, 
« Nous n'avons rien à déclarer ! » 

Or, nullement émus par la farce lourdaude. 
Les Belges dirent : « Soit ! puisqu'un contrebandier 
« Veut, malgré les traités, passer la mort en fraude, 
« Nous restons le peuple douanier ! 

« Pour faire un champ d'honneur autour d'une barrière, 
« Et pour faire un héros sans longtemps s'aguerrir, 
« Il suffit qu'un octroi devienne une frontière, 
« Et que l'on soit prêt à mourir ! 



132 MIGUEL ZAMACOIS 



« Vous verrez ce qu'au bras d'un combattant pygmée 
« Le seutimeut du Droit ajoute de vigueur ; 
« Vous verrez ce que peut une petite armée 

« Grande par le chef et le cœur ! » 
Ayant ainsi parlé, les braves gens tranquilles, 
Armés de bons fusils, d'uniformes vêtus, 
Dépouillèrent soudain les qualités faciles 

Pour n'arborer que des vertus ! 
Et l'on dut au forfait d'un agresseur infâme 
Ce spectacle inouï de l'ordre interverti : 
Le petit peuple était immense par son âme, 

L'immense peuple était petit,.. 
Le petit reste grand en dépit de sa forme 
Pour avoir refusé l'acte déshonorant, 
L'autre peut devenir mille fois plus énorme, 

Il ne sera plus jamais grand ! 

Mais faut-il détailler le honteux sacrilège ? 

Le mot est sans valeur, le commentaire est vain. 

Dès qu'on a prononcé ces cinq noms : Anvers, Liège, 

Malines, Termonde et Louvain! 
Ces noms que sans frémir on ne peut plus entendre, 
L'Histoire a frissonné d'horreur en les traçant, 
Car le feuillet du livre était tout noir de cendre. 

Et tout éclaboussé de sang ! 
Le peuple qui commit ces crimes, quoi qu'il fasse 
Garde dans son dossier le feuillet infamant; 
La splendeur restera sur la page d'en face. 

Écrite douloureusement ! 



MIGUEL ZAMACOIS I33 



Belges, petits voisins ! Que vous étiez sublimes 
Quand, après chaque effort du colosse effaré, 
Autour de votre roi, surgissant des abîmes, 
Vous vous reformiez en carré! 

Quand, subissant l'assaut de la rage et du nombre, 
Reculant pied à pied, de sillon en sillon, 
Vous restiez l'équipage héroïque qui sombre 
Sans amener son pavillon ! 

Comme vous étiez beaux quand, mourant pour un rêve. 
N'ayant cédé le sol qu'à l'état de tombeau. 
Vos derniers bataillons, refoulés sur la grève, 
Tiraient eucor, les pieds dans l'eau ! 



Petit peuple martyr, pour ton apothéose 
Tes ruines serviront de glorieux chantier : 
Chacun t'apportera sa pierre, car ta cause 
Est la cause du monde entier! 

Eu échange de tant d'héroïsme et de gloire. 
Ta résurrection et ta prospérité, 
C'est, payable comptant aussitôt la victoire, 
La dette de l'Humanité ! 

Miguel Zamacoïs. 

{Le Figaro, 20 novembre 1914.) 



pannnren, H,s poésies de .V ./^W il r^ 7'",';"' '''''" '"J^ '""'"^ """^ 



TABLE 



Pages 

Guerre et Poésie, vers inédits en manière de préface 

(Hugues Dei.orme) 5 

AicARD (Jean). • — Le Pape et les Empereurs .... 9 

Allou (Maurice). — Nos Alliés les Anglais 10 

— Un Général 11 

Bergerat (Emile). — Jusqu'au bout ! 12 

Berton (René). — Alain de Fayolle 17 

Bois (Albert du). — Maman ! 19 

BoNNAUD (Dominique). — Chien de guerre 22 

— Lettre à Sylvie 27 

BoTREi. (Théodore). — Dans la Tranchée 31 

— Prière au "Jeune Bon Dieu'". 33 

BoucHOR (Maurice). — A la Paix 35 

BoYER (Lucien). — La Dernière du Kaiser 37 

— A Sa Majesté Albert P"" 39 

Cami. — Les St)ldats de plomt) 4i 

— Tête de pipe 43 

Couteau (Emile). — La Petite Bi unu- .'iHcinanilc . . 4!) 

Dei.orme (Hugues). — Noir, jaune et rouge 47 

— Le Typhus de la goinfrerie . . 49 

— Sabres japonais 5i 

DocQuois (Georges). — La Bouffette 53 

— Le Corbeau de Potsdam ... 55 

DoRCHAiN (Auguste). — Noël au Camp 5S 

Fabié (François). — Pour de Castelnau . 60 

Fauchûis (René). — Les Murmures de la Forêt ... 62 

— Nocturne 64 

Ferrier (Paul). — A la Mémoire de Paul Déroulède. 65 

Fort (Paul). — La Cathédrale de Reims 6S 

Frondaie (Pierre). — Sonnet pour Roland Garros . . 74 

Gai.ipaux (Félix). — L'Élu 75 



UCSB LIBKAK^ 

136 TABI.E 

Pases 

HiNZELiN (Emile). — L'Alsacienne 76 

— La Lorraine 77 

HiRscH (Charles-Henry). — Rêves allemands .... 78 

Lemercier (Eugène). — Le Lion du Beffroi 81 

Levaillanï (Maurice). — La Lettre 83 

LiÉGEARD (Stéphen). — Dans PEnfer de Dante. ... 84 

Magre (Maurice). — Aux Morts 85 

Maître (Georges). — Tenir ! 87 

Marsolleau (Louis). — Le Veut 88 

— N'ai-je donc tant vécu i'... . 89 

Masson (Armand). — Die Ganse-Parade 90 

Mo (Urbain). — Les Cigognes 92 

NoAiLLES (Comtesse Mathieu de). — Un jour, ils 

étaient là! 93 

Normand (Jacques). — Les Aviateurs 96 

— Les Roses de la Guerre . . . 98 

OuDOT (Robert). — Le Soixante-Quinze 99 

PoNCHON (Raoul). — Gott mit " Huns " 101 

— La Souris d'argent et le Prussien 

en or 103 

— Le Kronprinz i<i5 

Rameau (Jean). — Les Canons fleuris .' 107 

— La Croix de fer 108 

Redelsperger (Jacques). — Au " 7.')" 110 

Rip. — De rOrient... à l'Accident ii3 

Rostand (Edmond). — La Cathédrale i\!) 

— Jour des Morts 116 

— Albert de Mun 119 

— Le Soldat 120 

— Le Bleu d'horizon 121 

SiRET (Henri). — Lettre d'un Soldat 122 

Trouillot (Georges). — Les Deux Pendules .... i25 

— Nos Ruines 128 

Zamacoïs (Miguel). — Les Belges 131 



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PARIS, S-7, rue des Beatix-Ar 



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LES LIVRES I A 000 653 533 



La Protestation de l'Alsace-Lorraine le 17 février et le 1"^^ mars 
1871 à Bordeaux, par Henri Welschinger, de l'Institut de France. 1914. 
Un volume grand in-8, avec 2 fac-similés et une carte, broché .... 1 fr. 

Nos Frontières de l'Est et du Nord. L'Offensive par la Belgique. La Dé- 
fense de la Lorraine, par le général G. M.^itrot. 3« édition, mise à jour en 
igi^- Un volume in-8, avec 8 cartes et 3 croquis, broché 2 fr. 50 

Les Armées française et allemande. Leur artillerie, leur fusil, leur 
matériel. Comparaison, par le général Majïrot. igi^- Un vol. in-i8, br. 1 fr. 

Questions de Défense nationale, par le général Langlois, ancien membre 
du Conseil supérieur de guerre. 1906. Un volume in-12, broché. 3 fr. 50 

La France victorieuse dans la Guerre de demain. Étude stratégique, 
par le colonel Arthur Boucher (igii). Édition revue et corrigée. 23f mille. 
1915. Un volume in-8, avec 9 tableaux et 3 cartes, broché 1 fr. 25 

L'Offensive contre l'Allemagne. Élude stratégique, par le même (1911). 
Édition revue et corrigée. i3» mille. 1912. Un vol. in-8, avec 3 cartes, br. 1 fr. 

La Belgique à jamais indépendante. Élude stratégique, par le même. 
5» mille. igiS. Un volume in-8, avec 2 cartes, broché 1 fr. 

L'Allemagne en péril. Étude stratégique, par le même. 1914. Un volume 
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La Guerre au XX' siècle. Essais stratégiques, par le lieutenant-colonel 
Henri Mordacq. 1914- Un volume in-12, avec 2 cartes in-folio, br. . 3 fr. 50 

Opinions allemandes sur la Guerre moderne, d'après les principaux 
écrivains militaires allemands. 1912. Trois volumes grand in-S, brochés. 3 fr. 

Les Armements allemands. La Riposte, par le capitaine Pierre Félix. 
1912. Un volume in-8 de 187 pages, broché 1 fr. 

Le Pangermaniste en Alsace, par JuIps Froelich. igiS. n» mille. 1915. Un 
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Force au Droit (Question d'Alsace-Lorraine), par H. Maringer. 1913. Un vo- 
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La Prochaine Guerre, par Charles Malo. Avec une Préface par Henri 
Welschinger, de l'Institut. 1912. Un volume grand in-8, broché ... 2 fr. 

Mes Souvenirs, 1830-1914, par Auguste Lalance. Préface par Ernest 
Lavisse, de l'Académie Frani;aise. 1914. Un volume grand in-8, br. 1 fr. 50 

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La Neutralité de la Belgique. Préface de M. Paul Hymans, ministre 

d'État. 1915. Un volume in-12 de 168 pages, broché , . 1 fr. 

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sion d'enquête. Préface de M. J. Van den Heuvel, ministre d'Etat. igiS. 
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PARIS, 5-7, rue des Beaux-Arts — rue des Glacis, 18, NANCY 

F»AGKS D'HISTOIRE, 1914-1915 

Série de fascicules in-12, brochés. 

1. Le Guet-apens. jsJ, 24 et 25 Juillet 40 c. 

2. La Tension diplomatique. Du 26 Juillet nu icr août 60 c. 

3. En Mobilisation. 2, 3 et 4 août 60 c. 

4. La Journée du 4 août 60 c. 

5. En Guerre. Du 5 au 7 août 60 c. 

6. Les Communiqués officiels depuis la déclaration de guerre. 

— l.Du 5 au r4 août. — 7. 11. Du i5 au 3i août. — 8. III. Du i"^au 3osep- 
teinbre. — 12. l\.Du /«r au Si octobre. — 18. V. Du i" au 3o nooembre, 

— 26. VI. Du /er au 3r décembre. — 35. VII. Du i" au 3i Janvier rgi5. — 
42. Mil. Du ;" au 28 février igi5. — Chaque numéro 60 c. 

9. Extraits du « Bulletin des Armées de la République ». 

— I. Les Premiers-Paris. Du i5 août au 3 septembre. ... 60 c. 

10. — II. Les Premiers-Bordeaxix. Du 4 septembre au 21 octobre. 60 c. 

11. A l'Ordre du Jour. — I. Du 8 août au 18 septembre. — 13. II. Du ig au 
2g septembre. — 14. III. Du 2 au i4 octobre. — 16. IV. Du i5 au 26 oc- 
tobre. — 17. V. Du u8 octobre au i" novembre. — 19. VI. Du 6 au 10 no- 
vembre. — 31. VII. Du II au 21 novembre. — 33. VIII. Du 22 au 25 no- 
vembre. — 43. IX.yjii 2O non. an i" décembre. — t'.Laque volume. 60 c. 

15. Le Livre bleu anglais {23 Juillet-4 aoûl) 60 c. 

20. Le Livre gris belge (24 Juillet-2g août) 60 c. 

21. Le Livre orange russe (loj 23 Juillet- 24 Juillet j6 août) .... 60 c. 

22. Le Livre bleu serbe (i6-2g Juin-31 16 août) 60 c. 

23. La Séance historique de l'Institut de France. Préface de 

M. H. Welschinger, de l'Institut 60 c. 

24. Extraits du « Bulletin des Armées de la République ». 

— III. Les Premiers-Bordeaux. Du 24 octobre au g décembre. 60 c. 

25. Le Livre blanc allemand {24JuiUet-2 août) 60 c. 

27. L'Allemagne et la Guerre, par Kmile Boutroux, de l'Académie 

Française 40 c. 

28. La Folie allemande. Do'd/iicnts allemands, par Paul Verrier, 

charge de cours à la Sorbonne 30 c. 

29. La Journée du 22 décembre (Rentrée des Chambres). Préface 

de 51. H. WELSciiiNOKrs, de l'Institut 60 c. 

30. La Chi'onologie de la Guerre {3i Juillet-Si décembre), par S. R. 40 c. 
32. Le « 75 >'. Notions sur le canon de yS, par Th. Schlœsing fils, 

membre de l'Institut 40 c. 

34. Les Allemands en Belgique (Louvain et Aerschot). Noteii 
d'un témoin hollandais, par L.-H. Grgndijs, ancien professeur à 
l'Institut technique de Dordrecht 60 c. 

36 et 37. Voix américaines sur la guerre de 1914. Chacun . . 60 c. 

38. Le second Livre orange russe {Guerre avec ta Turquie) ... 60 c. 

39. Le Front. Atlas dépliant de 32 cartes en six couleurs. Préface 

du général Cherfils 90 c. 

40. Paroles allemandes. Préface de l'abbé E. Wetterlk, ancien 

député d'.\lsace au Reichslag 90 c. 

41. Les Poètes de la Guerre. liecueil de poésies parues depuis le 

I rr août t<ii4. Préface eu vers de Hugues Dei.orme 75 c. 

44. La Haine allemande {Contre les Français), par Paul Vekrieii. 30 c. 



NANCY-PARIS, IMP. BERGER-LEVRAULT